Je n’étais pas un admirateur de Benoît XVI. Je le trouvais trop conservateur, trop austère, trop tranchant. Son opposition péremptoire au sacerdoce des femmes, à l’avortement et aux unions homosexuelles me heurtait. Un pape, me disais-je, joue son rôle en défendant la tradition de l’Église, mais l’absence d’ouverture à toute remise en question faite de bonne foi n’est pas digne du chef d’une religion de l’amour.
J’en voulais surtout à Joseph Ratzinger pour avoir, durant son long règne de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (1981-2005), condamné la théologie de la libération. Comme pape, plus tard, il cherchait des accommodements avec les intégristes de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X. Avec la gauche catholique militante, donc, il sortait le bâton ; avec la droite intégriste catholique, la carotte.
Ce pape ne pouvait que me décevoir. Quand François est arrivé, j’ai respiré un peu mieux.
La récupération néoconservatrice
J’ai donc entamé la lecture de Benoît XVI. La foi et la raison (Médiaspaul, 2025, 240 pages) avec une certaine appréhension. Je n’étais pas, en effet, bien disposé pour recevoir une apologie de ce pape. Ce qui me rassurait, toutefois, c’était l’auteur du livre. Docteur en études du religieux contemporain et directeur de production de Présence, Stéphane Bürgi n’a rien d’un néoconservateur catholique militant, comme le montre son précédent ouvrage, La dérive conspirationniste (Novalis, 2023), qui critique justement ce courant.
Dès l’introduction de son Benoît XVI, Bürgi conteste la récupération de ce pape faite par les néoconservateurs chrétiens, comme l’Américain Rod Dreher. Benoît XVI, écrit-il, ne défend pas un catholicisme triomphant restauré, «préservé des idéaux modernes». Partisan d’un État laïc, qu’il dit être «un résultat de la décision chrétienne fondamentale» de séparer Dieu et César, ce pape tient à la préservation du rôle politique de la foi chrétienne, mais, pour lui, «ce rôle est indirect» et passe par le dialogue et la raison éthique en contexte pluraliste, et non par la prise du pouvoir séculier.
Des militants de la sphère trumpiste veulent faire de Benoît XVI le pape du populisme de droite, de la reconquête de l’hégémonie culturelle par la civilisation chrétienne. Le projet de Bürgi est à l’opposé : «présenter un autre Benoît XVI», c’est-à-dire «celui de l’intelligence de la foi et du dialogue ouvert avec la modernité».
Le pari, disons-le, est réussi. Bürgi signe ici un ouvrage extrêmement riche sur une pensée qui l’est tout autant. Le journaliste allemand Peter Seewald, qui a réalisé deux grands livres d’entretiens avec Benoît XVI, qualifiait ce dernier de «philosophe de Dieu». La formule est juste. Joseph Ratzinger, à l’évidence, est un penseur de haut vol, capable de réfléchir et de discuter avec les grandes figures de la tradition théologique, philosophique et scientifique.
Religion et politique
Sa pensée, toutefois, n’est pas sans ambiguïté. En 2016, par exemple, dans ses entretiens avec Seewald, il parle de Vladimir Poutine comme d’un homme «conscient de la nécessité de la foi» et comme d’un patriote qui voit que «la destruction du christianisme menace de détruire son pays». Poutine comme modèle, vraiment ? Pour un catholique, c’est gênant.
C’est surtout, montre Bürgi, une contradiction de la pensée même de Benoît XVI. Dans ses grands textes et dans ses interventions principales, explique l’essayiste, ce pape défend l’idée «que l’ordre politique laïc et démocratique qui se construit depuis la Seconde Guerre mondiale reflète une éthique d’inspiration chrétienne». Or, cet ordre politique est précisément ce que Poutine foule aux pieds en larguant des bombes sur des frères chrétiens. Faut-il attribuer au grand âge du pape — presque 90 ans au moment de cette déclaration — ce triste dérapage ? Soyons généreux.
Dans des interventions précédentes, en tout cas, Benoît XVI plaidait pour une conception du rôle de la religion en politique nettement plus subtile. En 2008, il cite le philosophe américain John Rawls qui se demande comment, en démocratie et donc dans un monde marqué par le pluralisme des valeurs, préserver l’unité dans la diversité.
Rawls propose de distinguer les principes qui relèvent de la justice (les libertés civiques, la distribution des pouvoirs) de ceux qui relèvent des questions ultimes (Dieu, le bien, la vie bonne). Seules les normes liées aux principes de justice peuvent et doivent unifier la «raison publique» des sociétés démocratiques. Les principes concernant les questions ultimes appartiennent, quant à eux, à la «raison non publique» ou à la sphère privée.
Or, pour Rawls, sur bien des sujets relevant de la justice — égalité des droits, refus de l’esclavage, politiques de redistribution de la richesse —, les grandes traditions religieuses peuvent enrichir la discussion démocratique.
Benoît XVI va dans le même sens en affirmant que le rôle de l’Église n’est pas de prendre le pouvoir, mais d’offrir, par la voie de l’argumentation rationnelle, une «voix de la raison éthique». Pour lui, explique Bürgi, «l’espace démocratique ne devrait jamais se couper des ressources de sens capables d’irriguer la vie civique».
Le pape refuse «un laïcisme fermé à la transcendance», mais il rejette aussi l’approche, comme celle des néoconservateurs, consistant à gagner du terrain à tout prix. Le rôle de l’Église, dans le débat sur le bien commun, est de participer à «un véritable dialogue éthique avec les autres composantes de la vie civile».
La loi naturelle en débat
Une de ces «ressources de sens capables d’irriguer la vie civique» est la complexe notion de loi naturelle, qui doit être distinguée de la loi de la nature. Cette notion postule, en résumé, que la nature humaine inclurait un sens moral. Pour les croyants, ce sens moral serait un don de Dieu, que l’humain peut découvrir de plus en plus finement grâce à l’usage de sa raison.
En 2000, dans une brillante discussion avec le philosophe italien Paolo Flores d’Arçais, la question est abordée. Pour le philosophe, cette loi n’existe pas, et la diversité des valeurs entre les peuples le montre. Plus encore, adhérer à cette idée de loi naturelle est dangereux parce que cela peut mener à exclure certains humains. Croire, par exemple, que l’homosexualité va contre la loi naturelle a pour effet de déshumaniser certaines personnes. Le philosophe avance donc que l’athéisme est plus lucide et plus humain en affirmant que «les valeurs morales sont sans autre fondement que la volonté qu’ont les hommes de les reconnaître et de les défendre».
Benoît XVI refuse cette position qui retire à l’humain toute substance morale intrinsèque, explique Bürgi. Selon lui, si on ne reconnaît pas la présence de cette source morale dans la nature humaine, donc chez tous les humains, «que reste-t-il à opposer aux systèmes qui foulent aux pieds la dignité de l’être humain, parfois avec la bénédiction de la majorité» ? C’est cette loi, insiste le pape, «qui affirme avec le moins d’ambiguïté l’universalité du genre humain» et, par conséquent, l’égale dignité de tous.
Précisons encore que, pour Benoît, la loi naturelle n’est pas synonyme de catholicisme. Elle est inscrite dans le cœur de tous les humains et se manifeste, explique Bürgi, «dans l’orientation intérieure vers le bien et vers le vrai». Le catholique, par l’usage de sa raison, en propose une interprétation — le bien et le vrai, c’est Dieu, qu’on connaît par Jésus —, en cherchant sans cesse à «se conformer à la réalité de l’être».
La vérité, en ce sens, est moins un ensemble d’énoncés qu’un mouvement perpétuel vers le bien et vers le juste. Et ce mouvement, pour valoir, ne peut s’imposer de l’extérieur, par la contrainte ou par la force, mais doit venir de l’intérieur, en toute liberté, en étant nourri par la rencontre et par l’échange avec les autres, engagés dans la même quête. Sans liberté, la foi, qui est attente et recherche de vérité, donc refus du relativisme, par l’exercice de la raison, ne vaut rien.
Les ombres et la lumière
Oui, je sais, tout ça est complexe, mais tel est bien l’effort à faire pour rendre justice à la pensée de Benoît XVI. Bürgi, dans ce dédale, s’avère un guide informé, nuancé et généreux. Jamais complaisant envers son sujet, qu’il critique sévèrement dans les dossiers de la place des femmes dans l’Église, de l’acceptation des minorités sexuelles et des dangers de la montée d’une extrême droite identitaire dans le monde et dans l’Église, Bürgi tient néanmoins à rappeler que ce pape fut un précurseur de François en matière d’engagement écologique et de justice sociale.
Je continue, pour ma part, d’avaler de travers la critique que Ratzinger réservait à la théologie de la libération dans les années 1980. Le cardinal affirmait alors que ce courant errait en liant trop étroitement et sans nuance foi et politique. L’Évangile, disait-il, ne contient pas de programme politique précis, la révolution qu’il propose concerne d’abord «un mouvement intérieur» et la seule lutte politique valable doit passer par les structures démocratiques. Or, à mon sens, c’était faire un affront aux catholiques engagés dans ces mouvements de libération de leur faire une leçon de démocratie.
Le prêtre québécois Claude Lacaille, missionnaire en Haïti, en Équateur et au Chili pendant 45 ans, adressait d’ailleurs ce reproche à Benoît XVI en 2007. «Nous avons, écrivait-il dans Le Devoir, accompagné un peuple épouvanté, terrorisé par des militaires fascistes catholiques qui prétendaient défendre la civilisation chrétienne occidentale en torturant, en séquestrant, en faisant disparaître et en assassinant.»
La revendication démocratique, dans cette aventure, était du côté des partisans de la théologie de la libération. On veut bien ne pas confondre abusivement l’Évangile et la politique, mais il reste que le premier dit néanmoins très clairement que celui qui bafoue le pauvre commet un péché. Entendre ce message doit avoir des incidences dans la vraie vie, et ça s’appelle faire de la politique à gauche.
Comme bien des papes avant et après lui, Benoît XVI n’a pas manqué de susciter la controverse. Les catholiques de tendance progressiste détestaient son conservatisme et les catholiques de droite l’admiraient pour son intransigeance doctrinale.
Bürgi, qui connaît son œuvre en profondeur, montre ici que, dans une certaine mesure, les uns et les autres avaient tort. Au-delà du Benoît XVI des controverses, il y a un autre Benoît XVI, penseur de la démocratie, de la laïcité et d’une foi en la transcendance fondée sur la raison et la liberté humaine.
Je n’étais pas, je le répète, un admirateur du pape allemand. Le solide essai de Bürgi, toutefois, en me le faisant mieux comprendre, m’aide à l’aimer un peu.
















































