Les hérésies, selon le philosophe Denis Moreau, ne sont pas de bonnes idées, mais elles nous aident néanmoins à penser un catholicisme vivant, branché sur le réel.
Qu’est-ce, d’abord, qu’un hérétique ? C’est, dans un sens simple et courant, quelqu’un qui soutient une idée contraire à celles qui sont acceptées par le groupe dont il fait partie. D’un point de vue religieux, plus précisément, c’est quelqu’un qui prône une doctrine contraire à l’orthodoxie de sa confession.
Il ne rejette pas son appartenance à sa religion — un athée ou un apostat, par exemple, ne sont pas des hérétiques —, mais il interprète cette dernière, sur certains points, à rebours du credo prescrit. Ce n’est pas un barbare, c’est un mouton noir, mais qui se croit plus blanc que ceux qui se réclament de ce statut.
Un hérétique peut délirer et dire n’importe quoi. Dans l’histoire du catholicisme, toutefois, les hérésies qui ont connu un certain succès sont loin d’être dénuées d’intelligence et de valeur. Dans bien des cas, on peut même dire qu’elles ont contribué au perfectionnement et à la vivacité de l’orthodoxie.
Un philosophe catholique
C’est la thèse que défend le Français Denis Moreau dans Tous hérétiques ? (Seuil, 2025, 336 pages), un essai qui vient confirmer ce que j’ai déjà écrit dans cette chronique : Moreau est le plus stimulant philosophe catholique de notre époque. À la fois savant et accessible, profond tout en faisant preuve d’un humour de bon aloi, fidèle à l’orthodoxie, mais très ouvert d’esprit, il nous aide à penser un catholicisme raisonnable pour les temps présents.
Tous hérétiques ? n’est pas une histoire du traitement réservé aux moutons noirs par l’Église. Sans se prononcer sur l’ampleur de la répression que l’institution a parfois réservée à ces derniers et qui reste à établir précisément, Moreau n’hésite pas à écrire que «l’Église catholique a mal agi en usant de force, de contrainte et de violence vis-à-vis des personnes qu’elle a désignées comme hérétiques».
La perspective du philosophe, ici, se veut anthropologique, c’est-à-dire qu’elle s’intéresse aux hérésies «qui ont des implications d’ordre éthique, existentiel». Pour lui, ces interprétations contestées du christianisme, et par conséquent de l’existence, illustrent «des tendances spontanées, des pentes naturelles de notre esprit» qui dépassent le cadre religieux.
Sa position principale, à leur égard, est claire : il reconnaît leur valeur, dit même les tenir «en haute estime», mais il conclut néanmoins que «l’Église n’a pas eu tort de désigner ces hérésies comme de mauvaises idées et de nous inciter à nous en méfier, hier comme aujourd’hui».
Mes tentations hérétiques
Pour illustrer le phénomène de la tentation hérétique, je me permettrai de parler de mon parcours. Il m’arrive souvent, par exemple, d’être tenté par le marcionisme. Cette doctrine, qui date du 2e siècle, postule qu’il y a deux compréhensions possibles de Dieu, voire deux dieux distincts : celui de l’Ancien Testament, intransigeant et colérique, et celui des chrétiens, doux et miséricordieux.
Bien des passages de l’Ancien Testament me semblent confirmer cette idée et me mettent mal à l’aise. De plus, comme ils sont très antiques, je les comprends souvent difficilement. Le Nouveau Testament, dont Marcion ne conservait que l’Évangile de Luc et quelques lettres de Paul, me parle plus directement au cœur.
Or, quand j’apprends que les nazis adhéraient à cette doctrine pour débarrasser le christianisme de son influence juive, je suis ébranlé. Jésus, faut-il le redire, était juif et n’est pas pensable sans cette donnée.
De même, j’aime bien l’idée d’un Jésus cool qui nous libère des prescriptions religieuses écrasantes, mais je suis forcé de constater que la disqualification de la Loi juive, que Jésus défendait, ouvre la porte à une conception débridée de la liberté, étrangère au catholicisme. Moreau me fait donc voir que le monde n’a pas intérêt à succomber à la tentation marcioniste.
Le pélagianisme est une autre hérésie qui me parle. Moine irlandais du 4e siècle, Pélage défend l’idée que «l’être humain est capable d’agir de façon correcte au moyen des seules et propres forces dont il est naturellement doté». La grâce divine existe peut-être, mais elle n’est pas nécessaire à l’atteinte de la perfection éthique. J’aime cet humanisme qui a le mérite, à mes yeux, de faire une place aux incroyants attachés à l’idée d’une morale exigeante sans Dieu.
Où est le problème, alors ? Cette doctrine n’est-elle pas préférable à celle d’Augustin ou des jansénistes qui affirment que la nature humaine, entachée par le péché originel, rend «l’homme incapable de bien agir sans l’aide de la grâce divine» ? Au fond, il n’y a peut-être pas lieu de trancher.
Si on croit que l’humain a été créé par Dieu, qui a déclaré ensuite que «cela était bon», on ne peut, en toute logique, conclure que nous sommes des êtres essentiellement corrompus. Pélage, donc, aurait raison. Par ailleurs, il faudrait être aveugle pour ne pas voir, comme le notait Kant, qu’un «penchant au mal» caractérise aussi l’humanité et que nous ne sommes pas des anges.
Avec Pascal, nous devons donc conclure à la fois à la grandeur et à la misère de l’humain, à notre capacité d’aller vers le bien ou vers le mal, et donc à la nécessité, pour choisir la bonne voie, de la grâce divine, c’est-à-dire, et pour éviter tout mysticisme, «toute assistance qu’apporte, lorsqu’on en a besoin, le cours du monde comme il va, et dont un chrétien estime qu’il a été, du moins dans les grandes lignes, sagement organisé par Dieu», explique Moreau.
Avec les mécréants de bonne volonté, on peut au moins s’entendre sur le fait que l’idée de se sauver soi-même, sans aide, chère au capitalisme et au courant du développement personnel contemporain, est épuisante, voire impossible, écrit le philosophe.
Hérésies en vrac
Le marcionisme et le pélagianisme, avec l’arianisme qui affirme que Jésus n’est qu’un homme exceptionnel, sont les hérésies dont je me sens le plus proche. Chacun, évidemment, aura les siennes, parmi celles que présente Moreau.
Le novatianisme, par exemple, avance que certaines fautes sont si graves qu’elles ne peuvent être pardonnées. Bien des censeurs qui sévissent aujourd’hui sur les réseaux sociaux, en appelant à «canceler» ceux qui ne marchent pas au bon pas, seront d’accord.
L’Église a pourtant raison, dit Moreau, de reconnaître que certaines fautes sont gravissimes et peuvent nous perdre, tout en maintenant la possibilité du pardon, ce qui ne signifie pas la disqualification de la justice pénale. Dieu peut pardonner à un criminel, mais n’a pas pour fonction de lui éviter la prison.
D’autres pourraient être tentés par l’encratisme, cette hérésie qui condamne la chair et la matière, donc le mariage, le sexe et la procréation. Dans le genre athée, Cioran représente un bel exemple de ce penchant. Pourtant, dit l’Église, la matière et le corps, créés par Dieu, sont de bonnes choses — Dieu s’incarne en Jésus et formule la promesse d’une résurrection des corps — et l’être, malgré la difficulté de vivre, vaut mieux que le néant.
Le gnosticisme, qui insiste sur le dualisme matière/esprit pour mieux accabler la première afin de tout miser sur le second, joue dans la même ligue dangereuse. Une «certaine vulgate» de la théorie du genre, qui repose sur l’idée que le biologique ne compte que pour des prunes et est donc absolument malléable, donne dans ce travers, note Moreau, tout en insistant sur le fait que la question de la fluidité de genre mérite d’être posée.
Le catholicisme et le réel
Les hérésies sont séduisantes, explique le philosophe en fin de parcours, parce qu’elles sont simplificatrices. Dans les questions complexes, elles tranchent. L’humain est-il bon ou mauvais ? Jésus est-il un homme ou Dieu ? Elles choisissent une seule des propositions et s’y tiennent. C’est noir ou c’est blanc.
Le discours catholique, continue Moreau, fidèle «à la complexité du réel», assume plutôt une pensée paradoxale. Entre le noir et le blanc, il ne choisit pas l’un ou l’autre et ne dit pas non plus que c’est gris. Il affirme plutôt qu’il «faut tenir fermement qu’il est vrai que c’est blanc et que c’est noir», tout en reconnaissant ne pas être capable «d’expliquer de façon parfaitement satisfaisante comment ces deux énoncés coexistent».
L’humain, dit le catholicisme, est à la fois grand et misérable ; Jésus est à la fois un homme et Dieu ; la sexualité est bonne, mais la virginité l’est aussi ; Dieu est tout-puissant, mais l’humain est libre.
Certains verront une faiblesse dans cette pensée paradoxale. Moreau, très inspiré par Pascal, y trouve plutôt la grandeur du catholicisme, qui se présente ainsi «comme une remarquable tentative pour rendre compte du caractère bigarré, biscornu, parfois contradictoire et pour tout dire chaotique de la réalité telle qu’elle se donne à nous».
Oui, c’est «extravagant» dans une stricte approche rationnelle ; oui, comme l’écrivait Pascal, le catholicisme peut apparaître comme un «monstre incompréhensible» aux yeux des esprits en quête de simplification, mais, ajoute Moreau, la faute, s’il y en a une, n’est pas la sienne. «Ce sont le monde, et la vie, et nos existences qui sont presque toujours bizarres, et souvent monstrueux», conclut-il.
Les doctrines simples, tranchées et strictement rationnelles ont certes des vertus, mais elles ont le défaut se déployer en l’absence de la réalité humaine.
















































