Dans Terre des humbles, Gérard Bouchard conteste la thèse selon laquelle le clergé aurait permis la survivance de la nation canadienne-française.
Une thèse classique en histoire du Québec veut que le clergé ait sauvé la nation canadienne-française, menacée de disparition après l’échec de la rébellion des patriotes en 1837-1838. Privée d’élites en mesure de résister aux volontés assimilatrices du nouveau maître anglais, cette société se serait rabattue sur l’autorité du clergé pour combler cette absence de guides.
Pour le père jésuite et sociologue Richard Arès, l’Église aurait «tout assumé et tout sauvé» alors, en «[portant] dans ses bras» ce peuple désorienté. Fernand Dumont, dans un texte de 1985, allait dans le même sens en écrivant que «ce pouvoir religieux s’est étendu grâce au vacuum laissé par les autres pouvoirs».
Dans Terre des humbles. Les Saguenayens 1840-1940 (Boréal, 2025, 464 pages), le grand livre d’histoire sociale consacré à sa région d’origine qu’il vient de publier, Gérard Bouchard conteste cette lecture de notre histoire et se livre à une critique sévère du haut clergé de cette époque. Ce dernier, écrit-il, n’a pas exercé un rôle de suppléance à son corps défendant ; il a plutôt occupé tout l’espace avec une volonté de puissance.
«Or, écrit Bouchard pour remettre en question le statut de sauveur du clergé, c’est une suppléance qui n’en a que l’apparence puisque les initiatives d’origine civile étaient réprimées. C’est aussi un “vide” que le haut clergé s’employait lui-même à créer et à perpétuer en réprimant les libertés, en restreignant l’instruction, en étouffant les initiatives de modernisation, etc. »
Action ou réaction?
Bouchard, en étudiant l’action du clergé au Saguenay pendant l’ère de la survivance, parle de «réactivisme». Le clergé n’agit pas dans le but «de contribuer au développement de la société et au bien-être de la population», explique l’historien et sociologue. «Le plus souvent, continue-t-il, son action prenait plutôt la forme d’une réaction à une initiative déjà conçue ou mise en place par des laïcs, sans sa permission et surtout hors de son contrôle.» Ses actions visaient donc d’abord à «neutraliser un changement qui paraissait menacer son autorité».
La société civile saguenayenne de 1840-1940 n’est ni instruite ni riche, mais elle n’est pas statique ou impuissante pour autant. Quand des ouvriers de Jonquière et de Chicoutimi, exploités dans les usines des Price et Dubuc, veulent joindre des syndicats américains pour se défendre, le clergé s’empresse de s’y opposer et de créer un syndicat catholique, prônant la soumission aux patrons, pour éviter de perdre le contrôle.
En 1904, à Chicoutimi, un avocat et conseiller municipal propose la création d’une bibliothèque sous le contrôle du clergé, de la ville et de la magistrature. L’évêque tue le projet dans l’œuf et crée plutôt une bibliothèque sous le seul contrôle du clergé.
Dans la presse qui lui est inféodée, c’est-à-dire presque toute la presse, le haut clergé s’oppose à l’instruction obligatoire et au vote féminin, exprime son dédain des juifs, des protestants et des «sauvages», fait l’éloge des «bons patrons chrétiens», souligne les dangers de la démocratie et insiste sur la vocation spirituelle des Canadiens français, qu’il entretient en même temps dans la pauvreté sur des terres de roches. «En somme, résume Bouchard, le haut clergé déplorait l’ignorance chez les habitants et s’en moquait à l’occasion, mais il s’employait lui-même à la perpétuer.»
Une foi profonde, mais instrumentalisée
Si, malgré tout, ça marche à peu près, si le peuple ne se révolte pas trop contre ces abus de pouvoir, c’est, explique Bouchard, parce que sa foi est profonde. L’historien conteste ici une autre thèse répandue en histoire du Québec, notamment reprise par les Dumont, Grand’Maison et Vadeboncoeur, qui veut que le déclin rapide de la religion à partir des années 1960 soit attribuable au fait que le culte qui l’a précédé ait été «superficiel, rituel, artificiel même [et] ne touchait pas les esprits».
Bouchard est catégorique : « Le cas du Saguenay fait mentir ce diagnostic. » La foi catholique des Saguenayens, bien qu’agrémentée de toutes sortes de croyances populaires parfois décoiffantes, demeurait ferme. L’Église, justement, en profitait pour en imposer. Les fidèles, particulièrement les femmes, en payaient le prix.
Bouchard retient quelques paradoxes dans l’attitude du haut clergé de l’époque. Alors que les fidèles se montrent obéissants quant aux obligations principales du culte, les clercs continuent «de tempêter contre la grande impiété de leurs paroissiens». La plupart des Saguenayens sont pauvres, mais doivent supporter les remontrances du clergé «contre les débordements du luxe». Les prêtres, particulièrement ceux du séminaire de Chicoutimi, chantent les vertus de l’austérité, mais «se complais[ent] eux-mêmes souvent dans un genre de vie bourgeois».
Portrait du clergé, de bas en haut
La charge, on le voit, est sévère. Bouchard tient toutefois à distinguer le haut clergé des subalternes dans l’Église. «Les frères et les religieuses, note-t-il, se signalaient par la frugalité de leur condition de vie et la modestie de leur revenu. Ils occupaient aussi le dernier échelon dans l’échelle du prestige. Ils n’en comptaient pas moins parmi les plus serviables et les plus pieux.»
Parmi les prêtres, l’historien retient trois catégories. Les bienveillants, d’abord, proches du peuple, généreux, partagent «souvent le genre de vie de leurs paroissiens». Le curé Richard, par exemple, raccourcit ses sermons pour aller essoucher sur son lot. Le curé Villeneuve tire au poignet avec les hommes forts ; le curé Vallée, dans les veillées, danse la gigue simple ; le curé Lavoie, d’Alma, fait les commissions de tout le village quand il va à Québec ; le curé Guay, en visite paroissiale pour faire la collecte afin de payer le salaire du bedeau, finit par distribuer l’argent aux pauvres.
D’autres, cependant, les intransigeants, faisaient peur aux paroissiens, qui les accusaient d’avoir «les sermons longs mais les idées courtes et l’humeur mauvaise», s’amuse Bouchard. Ce sont des curés belliqueux et arrogants, qui mêlent politique et religion. Il y a, finalement, les méprisants, comme le curé Saulnier, de Jonquière, qui fait sa visite paroissiale chez les pauvres dans sa limousine, comme tous ces curés «amis des gros et des forts», qui fréquentent les riches et se paient des voyages en Europe ou dans les pays chauds.
Les évêques, enfin, figures par excellence du haut clergé, ne sont pas tous à mettre dans le même sac. «La manière et le tempérament du titulaire y étaient pour beaucoup», souligne Bouchard. Si Mgr Racine, qui a occupé la fonction de 1878 à 1888, «était un doux, sensible au sort des humbles, qui sut se faire aimer» en freinant les ardeurs de ses prêtres intransigeants, Mgr Labrecque, évêque de 1892 à 1927, a laissé le souvenir d’un personnage «hautain, vindicatif et querelleur». L’écrivain Félix-Antoine Savard, lui aussi Monseigneur, l’appelait, pour s’en moquer, le «grand baron».
Héroïsme et opportunisme
Pour Bouchard, il est évident que la population saguenayenne, en quête de liberté, de laïcité, de modernité et de progrès social, malgré sa pauvreté, faisait preuve d’un dynamisme que l’Église, en collaboration avec les élites civiles, a tenté d’étouffer parce que le pouvoir, spirituel mais aussi temporel, était son affaire.
Le jugement de Bouchard, fils de parents très catholiques, est sans merci envers le haut clergé canadien-français du Saguenay, mais aussi d’autres régions du Québec, pendant la période de la survivance. «[…] l’Église s’éloignait de sa véritable mission qui était de sauver des âmes en instruisant les esprits du message de Jésus, un message de vertu, de douceur, de simplicité, de tout ce qui pouvait nourrir la foi des humbles — toutes dispositions qu’on ne retrouvait guère chez le haut clergé. Le Christ, pour ce que j’en sais, n’a-t-il pas constamment dénoncé les puissants et protégé les faibles ? Et n’est-il pas venu pour consoler les “doux et humbles de cœur”, comme l’ont compris la plupart des modestes exécutants au sein de l’Église ?»
Certains reprocheront probablement à Bouchard de nourrir une vision sombre de notre passé. Ce serait faire erreur. Terre des humbles est un vibrant hommage rendu aux défricheurs de notre pays, aux hommes et aux femmes qui ont fondé nos régions à coups de sacrifices, aux Innus de Mashteuiatsh, «figure extrême de la Terre des humbles», qui ont sauvé les premiers colons et vécu en bonne entente avec eux jusqu’à ce que les élites politiques et cléricales les transforment injustement en ennemis de la civilisation.
Bouchard a raison de dire que son livre souhaite illustrer «que la connaissance du passé [peut] être une leçon vivante de courage et d’héroïsme, même dans la plus grande modestie». Il a aussi raison d’ajouter que l’histoire, pour être valable, doit «exercer une fonction critique et, ce faisant, contribuer à transformer, à valider cette identité et à offrir aux descendants une vision plus juste du passé».
Dans cette vision, de nombreux dirigeants de l’Église catholique de l’époque du Canada français s’en sortent mal. Le taire ne serait pas digne du souci de la vérité qui doit nous animer.
















































