Depuis leur arrivée en terre québécoise il y a environ 360 ans, les Filles du roi ont excité bien des esprits. On se souviendra peut-être que, dans Oh Canada ! Oh Québec !, un pamphlet publié en 1992, le trublion Mordecai Richler qualifiait ces filles de «prostituées». Il reprenait une vieille allégation de 1703 du baron de Lahontan, un officier français ayant séjourné en Nouvelle-France, qui présentait les pupilles du roi comme des «filles de moyenne vertu».
On comprend, évidemment, que ces jugements suscitent des réactions outrées. D’après certaines évaluations mentionnées par le journaliste Louis-Guy Lemieux dans Nouvelle-France. La grande aventure (Septentrion, 2001), les Filles du roi «représentent plus de la moitié du patrimoine génétique des Canadiens français». On ne saurait accepter que nos ancêtres soient injustement salies.
Dans une perspective chrétienne, toutefois, rien ne nous interdit de transformer le stigmate en marque d’honneur. Jésus n’a-t-il pas dit, en effet, que les prostituées précéderaient les bonnes âmes au paradis ? Oui, certes, et c’est très bien, mais cela ne justifie pas de travestir la vérité historique au sujet de ces jeunes Françaises venues peupler la Nouvelle-France.
Alors, «filles de joie ou filles du roi», comme le demandait l’historien Gustave Lanctôt en 1952 ? Prostituées ou femmes à la vertu irréprochable, comme l’affirme l’historien Gérard Malchelosse la même année, en précisant qu’«au Canada, il n’y avait guère de place pour les personnes vicieuses» ?
Les faits historiques
Dans L’histoire du Québec pour les nuls (First, 2015), l’historien Éric Bédard résume les connaissances actuelles concernant ce groupe de femmes. De 1663 à 1673, elles seront presque 800 à débarquer en Nouvelle-France, aidées en cela par la couronne française qui finance leur transport et leur établissement. Elles ont, en moyenne, 24 ans, et sont généralement orphelines. «Contrairement à ce que l’on a longtemps cru, écrit Bédard, elles n’étaient cependant pas des prostituées.» 80 % d’entre elles seront mariées six mois après leur arrivée. Dans les trente années suivantes, elles auront 4459 bébés.
L’historien et démographe Yves Landry, auteur de Les Filles du roi au XVIIe siècle (BQ, 2013) et grand spécialiste québécois de la question, se sert justement de cette dernière donnée pour réfuter la mauvaise réputation que certains ont voulu faire à ces femmes. «Leur abondante progéniture, écrivait-il dans la revue Cap-aux-Diamants en 1993, s’oppose à la notoire infécondité des filles publiques, devenues souvent stériles par la présence endémique des maladies vénériennes.»
Un halo de mystère continue néanmoins d’entourer les Filles du roi. Grâce aux travaux de Landry et à ceux des généalogistes Archange Godbout et Sylvio Dumas, «on connaît donc leur nom, et selon les cas, leur origine, leur âge, leur classe sociale, leur généalogie, mais de leurs motivations personnelles pour ce grand voyage, de leur vie en France et dans la colonie, on a encore peu d’informations, ce qui a depuis toujours ouvert la porte aux spéculations», note l’historienne Marie-Ève Gingras, en 2013, dans Cap-aux-Diamants.
Une BD pour explorer
Sur la base des faits connus, les bédéistes Dom Leblond et Louis Rémillard proposent, justement, dans Filles du Roy. Origines (Septentrion, 2025, 90 pages), une exploration des motivations de celles que Marie-Ève Gingras qualifie de «pionnières, aïeules ou mères de la nation».
La bande dessinée, tout en noir et blanc, avec un dessin de grande qualité qui maîtrise les jeux d’ombre et de lumière à merveille, commence à l’hospice des pauvres de la Salpêtrière, à Paris, en 1663. Constance Rivière, 20 ans, et Louise Gaillard, du même âge, y sont cantonnées et s’approchent du désespoir.
Leur vie n’est faite que de travaux harassants — lessive, couture, cuisine, jardins, ménage, garde d’enfants — sous la férule de religieuses autoritaires et de gardes prompts à bâtonner les récalcitrantes. «Prie, Louise, prie ! lance Constance à son amie dans une scène déchirante. Parce que ce monde n’est pas fait pour nous ! Autant nous assurer une place convenable après la mort.»
Les deux orphelines — des personnages fictifs, inspirés par la réalité historique — font malgré tout preuve d’agentivité. Elles s’allient pour mener à bien une opération commerciale clandestine — confectionner une robe pour une bourgeoise — qui permettra à Louise de disposer de la dot suffisante pour entrer dans les ordres. La bourgeoise, évidemment, les trahira. Méprisée par les aristocrates, elle se venge sur les pauvresses. L’épisode donne lieu à une belle scène dans laquelle Constance, décidée à se faire payer, traverse Paris pour se rendre chez la dame ingrate. Les dessins de Rémillard illustrent avec force la saleté et le désordre du Paris de l’époque.
Pour Dieu, pour le roi ou pour soi
Devant l’échec de leur entreprise, les deux filles se désespèrent. C’est là que les hommes de Colbert, ministre des Colonies de la France, arrivent à l’orphelinat pour recruter des filles du roi, en enrobant la proposition de miel. L’offre, précisons-le, ne s’adresse pas à toutes. L’intendant Jean Talon, en effet, a demandé des femmes qui «n’ayent rien de rebutant à l’extérieur» et qui «soient saines et fortes pour le travail de la campagne».
Sœur Eugénie, une religieuse de l’hospice, bienveillante et touchée par la détermination de Constance et de Louise, a recommandé les deux amies pour la grande aventure. Constance, la plus hardie des deux, est méfiante. «Si c’était si beau, dit-elle à Louise, nobles et bourgeois s’y précipiteraient. Mais non ! Leur bonne charité chrétienne les pousse à venir lever la pitoyable canaille de la Salpêtrière. Alléluia !» Reconnaissons-lui une forme de lucidité.
Elle hésite. À Paris, elle n’a rien, mais elle craint, malgré tout, que ce ne soit pire au bout du monde. Les discours qui chantent la gloire de l’engagement en Nouvelle-France pour Dieu ou pour le roi la rebutent. Louise voit la volonté de Dieu dans l’offre. Constance s’en moque. «Oui, oui, on sait ! Allez sainte femme, allons procréer au jardin d’Éden», rétorque-t-elle à son amie dévote.
Sœur Eugénie aura finalement les mots qui convaincront Constance. La scène émeut. «Qu’as-tu ici de si précieux, Marie-Constance Rivière ? lui demande la religieuse alliée. Qu’as-tu devant toi ? Misère et pauvreté, solitude et travail vain, souffrance et famine. Aucun mari ne pourra t’éviter cela. Ce n’est ni pour le roi ni pour Dieu que tu dois y aller. Mais bien pour toi.» Voilà ce qui s’appelle un vrai discours chrétien.
Pauvres, vivantes et espérantes
Ne nous racontons pas d’histoires : les Filles du roi n’étaient certainement pas toutes des saintes. L’historien Robert-Lionel Séguin a montré, notamment dans La vie libertine en Nouvelle-France au dix-septième siècle, publié en 1972, que la diversité des mœurs, ici comme ailleurs, caractérisait la vie de nos ancêtres.
J’irai plus loin : y aurait-il eu quelques filles de joie parmi les Filles du roi que cela ne changerait rien à l’admiration que je leur porte. Qui, en effet, croit encore qu’on devient prostituée par choix ou par vice ? Ce sont les exploiteurs qui sont blâmables, pas les exploitées ! Si, parmi ces dernières, certaines ont fait le choix de quitter leur enfer parisien en voyant la Nouvelle-France comme une chance de libération, j’en suis d’autant plus ému.
Pour sauver l’honneur de la patrie, Pierre Boucher, gouverneur de Trois-Rivières au XVIIe siècle, affirmait que les Filles du roi aux mœurs douteuses avaient été envoyées dans les Antilles. Gérard Malchelosse, en 1952, reprenait l’affirmation, en ajoutant la Louisiane aux destinations réservées aux «courtisanes». Ils me font penser à la bourgeoise de la BD, qui reporte sur plus faible qu’elle le mépris qu’elle subit des plus forts.
Il y avait assurément toutes sortes de filles parmi les pupilles royales envoyées en Nouvelle-France — de même qu’aux Antilles et en Louisiane — de 1663 à 1673. La majorité d’entre elles étaient orphelines, toutes étaient pauvres, toutes voulaient vivre et espérer, et toutes sont nos mères, même au-delà de la génétique puisque, sans elles, la nation québécoise n’existerait pas. Elles sont là, nos vraies origines chrétiennes. Ça me rend fier.










































