Nietzsche n’est pas un classique inoffensif : il demeure partout dans notre culture, à la manière de l’eau où nage un poisson — milieu si familier qu’on finit par ne plus le percevoir. Il imprègne des réflexes, des intuitions morales, des soupçons envers le christianisme, des manières de parler du ressentiment, de la faiblesse, de l’authenticité, du «dépassement». Pasteur baptiste et théologien, Michael McEwen lit ce philosophe comme un adversaire majeur, mais aussi comme un interlocuteur à prendre au sérieux, précisément parce qu’il façonne encore nos affects.
McEwen a eu le flair de choisir un titre-programme : The Devil Reads Nietzsche (Le diable lit Nietzsche). D’emblée, l’auteur se place à distance égale de deux facilités : l’érudition «sous cloche» qui neutralise Nietzsche en le transformant en objet de musée ou le réquisitoire qui le congédie à coups d’anathèmes. Son ouvrage, qui assume une posture de théologie publique, est construit en trois volets didactiques : «promises; parodies; pressures» (promesses; parodies; pressions). Le choix n’est pas un simple effet d’architecture. Il correspond à une idée directrice : pour comprendre pourquoi Nietzsche continue de hanter l’imaginaire occidental, il faut tenir ensemble une initiation à l’homme et à son lexique, une analyse de ses procédés argumentatifs, puis un diagnostic de notre moment culturel post-chrétien.
La parodie comme style d’écriture
La première partie, promesses, est programmatique. McEwen s’y donne trois tâches : présenter Nietzsche (vie, lexique, trajectoire), le resituer dans son contexte européen — surtout allemand — pour défaire le mythe d’une pensée surgie «de nulle part », puis expliciter ses propres «promesses» de lecture en invitant le lecteur à faire de même. Le geste est décisif : il refuse la fiction d’une neutralité descriptive. On ne lit pas Nietzsche comme on classerait des objets. On le lit avec des attentes, des appréhensions et une question directrice. McEwen choisit d’assumer ce cadre et d’en faire un instrument de formation.
C’est la seconde partie, parodies, qui donne au livre son relief le plus original. McEwen soutient que les écrits des années 1880 sont «largement parodiques». L’autobiographie philosophique Ecce Homo (1888) est présentée comme exemplaire. McEwen insiste : chez Nietzsche, la parodie n’est pas un ornement. Elle agit au niveau affectif. Elle persuade en captant l’adhésion, en reconfigurant ce qui paraît admirable ou méprisable, désirable ou honteux. La parodie, dit-il, «concurrence» l’original sur un terrain décisif : celui des affections. Voilà une clé de lecture féconde, parce qu’elle prend Nietzsche au sérieux comme styliste et comme stratège, non seulement comme producteur de concepts.
McEwen explique aussi pourquoi Nietzsche choisirait ce registre. Nietzsche juge les styles hérités de la philosophie grecque et de la scolastique médiévale trop secs, trop centrés sur la logique, non pratiques, dépassés, non scientifiques. La satire et la parodie deviennent alors des armes : elles ridiculisent les traditions gréco-chrétiennes et préparent l’idée d’un «nouvel avenir» sans elles. L’entreprise n’est pas seulement critique ; elle vise à reprogrammer nos représentations. Nietzsche ne veut pas simplement réfuter, il veut rendre l’ancien monde indésirable.
Quand Nietzsche se bat contre la Bible
D’où la thèse centrale de McEwen : dans son effort de démantèlement des idéologies culturelles et religieuses, Nietzsche «miroite» les récits bibliques et les parodie. Autrement dit, il n’attaque pas seulement de l’extérieur ; il rejoue, détourne, réécrit. McEwen annonce alors sa ligne de force : montrer comment Nietzsche parodie des motifs bibliques, tout en soutenant que l’Écriture est «toujours déjà», qu’elle excède et critique les parodies du philosophe allemand. Pour McEwen, l’Écriture «surpasse par son récit et met en critique» les notions nietzschéennes de théologie (chap. 2), d’identité (chap. 3), de sens et de morale (chap. 4) et de vérité (chap. 5). L’idée est décisive : Là où Nietzsche se pense démystificateur, McEwen veut montrer qu’il demeure, jusque dans sa révolte, dépendant d’une matière biblique qu’il détourne et que cette dépendance fragilise la prétention à fonder un horizon entièrement neuf.
McEwen formule cette dépendance en termes augustiniens : Nietzsche pratiquerait une sorte de spoliation de la foi chrétienne, un pillage qui réapproprie des notions «pour ses propres fins». La formule est polémique, certes, mais elle donne au livre son ton : Nietzsche apparaît simultanément puissant et dérivé, inventif et redevable. Ce n’est pas une manière de minimiser sa force, c’est une manière d’expliquer sa puissance persuasive. Elle s’alimente à un réservoir narratif déjà chargé de sens, qu’il retourne contre lui-même.
Un reste de transcendance
La troisième partie déplace le débat vers notre présent. McEwen annonce qu’après la parodie du «premier versant» du récit biblique (Ancien Testament), il prolongera l’analyse sur le «second versant» (Nouveau Testament), tout en introduisant une catégorie nouvelle : les pressions. Le terme reprend la notion de «pressions croisées» chez Charles Taylor (A Secular Age, 2007). La culture moderne, écrit Taylor, est travaillée par des tensions entre l’attraction de récits d’«immanence fermée» et le sentiment de leur insuffisance. Cette insuffisance d’un horizon sans Dieu se manifeste par la permanence de milieux religieux vivants ou par ce que le philosophe canadien appelle des «intimations du transcendant» — un sentiment que le monde n’est pas fermé sur lui-même.
McEwen tire de ce diagnostic une proposition : un monde fermé à la transcendance laisse l’homme inassouvi, en manque d’un «plus». La théologie publique, dès lors, n’est pas un repli ecclésial : elle consiste à travailler les tensions du monde moderne, à en exposer les ressorts et à montrer ce que les horizons nietzschéens ne parviennent pas à offrir, malgré leur puissance critique.
Le fil devient alors clair. Nietzsche est lu comme un grand producteur — ou accélérateur — de récits d’immanence qui séduisent par leur énergie de rupture. Mais ces récits de la mort de Dieu se heurtent à des pressions internes : désir de sens, aspiration au transcendant, incapacité du seul immanent à combler. McEwen propose d’habiter ces tensions plutôt que de les nier. Il y inscrit une réponse chrétienne qui se veut publiquement intelligible. Dans cette perspective, la foi et l’espérance ne sont pas des refuges, mais des propositions capables de soutenir la vie commune.
On pourra discuter le cadrage apologétique : McEwen annonce ses «promesses» et ce cadre oriente la lecture. Mais c’est aussi sa franchise. Là où certains feignent une neutralité impossible, il assume un horizon et en fait la condition d’un travail sérieux : lire Nietzsche jusqu’au bout, comprendre ses armes, puis engager une réponse qui ne soit ni panique, ni mépris. Si The Devil Reads Nietzsche mérite l’attention, c’est qu’il rappelle une vérité parfois oubliée : les idées ne deviennent dangereuses — ou fécondes — qu’à partir du moment où elles deviennent désirables. Et c’est précisément sur ce terrain des affections, des récits et des promesses que McEwen choisit de se battre.










































