Entrevue avec Sonia Sarah Lipsyc

La résistance spirituelle et religieuse durant la Shoah

Sonia Sarah Lipsyc, docteure en sociologie, chargée de cours à l’Université de Montréal et rédactrice en chef de la revue La Voix Sépharade, veut faire connaître les résistances religieuses et spirituelles des juifs pendant la Shoah.
Sonia Sarah Lipsyc, docteure en sociologie, chargée de cours à l’Université de Montréal et rédactrice en chef de la revue La Voix Sépharade, veut faire connaître les résistances religieuses et spirituelles des juifs pendant la Shoah.   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2019-12-19 15:11 || Québec Québec

La Shoah a fait plus de 6 millions de morts. Malgré la peur, la faim, la torture, la mort plus que probable, les juifs ont résisté à Adolf Hitler et à son projet génocidaire. Cette résistance a pris plusieurs formes, y compris spirituelle et religieuse. Sonia Sarah Lipsyc, docteure en sociologie, chargée de cours à l’Université de Montréal et rédactrice en chef de la revue La Voix Sépharade, veut faire connaître cette réalité encore trop méconnue.

«J’espère, si Dieu le veut, mettre un éclairage sur ces types de résistance. Elles sont ignorées. À telle enseigne que cela ne fait que deux, trois ans que les guides à Auschwitz reçoivent une formation dans le but de faire connaître la résistance spirituelle et religieuse des juifs», souligne Sonia Sarah Lipsyc, lors d’une entrevue accordée à Présence.

Cette petite-fille de déporté précise que la résistance spirituelle et religieuse durant la Shoah a bien fait l’objet de recherches, d’ouvrages et d’articles. «Cependant, ils ne sont pas vulgarisés. Ma contribution, je le souhaite, serait dans le champ de la vulgarisation.»

C’est pourquoi la chercheuse multiplie les engagements afin de mettre en valeur cette réalité qui regorge de faits et de témoignages émouvants.

Sonia Sarah Lipsyc fait remarquer que même au cœur de l’horreur absolue la vie culturelle et religieuse ne s’est pas interrompue.

«Les juifs n’ont pas arrêté de créer des pièces de théâtre, des bibliothèques, des livres. Les livres circulaient, alors qu’ils vivaient dans des conditions affreuses. Les juifs n’ont jamais cessé d’être juifs! Ils ont continué à étudier la Torah et le Talmud dans des écoles clandestines alors que c’était interdit. Ils ont continué à prier, à faire les fêtes. Je pense par exemple à cette fête de Souccot (fête des cabanes) qui a été soulignée au ghetto de Lodz en 1941.»

Selon la spécialiste, l’histoire de la Shoah est parsemée de ces histoires qui forment la trame d’un récit qui reste encore à découvrir.

Lors de l’entretien l’universitaire évoque un chantre juif enfermé dans un train en route vers le camp de concentration de Treblinka qui a composé une nouvelle mélodie inspirée par un des 13 articles de la foi de Maïmonide, un grand rabbin sépharade né en 1138: «Je crois d’une foi parfaite à la venue du messie et même s’il tarde je l’attendrai.» Le chantre chanta la mélodie tout d’abord pour lui-même et finit par élever la voix. Peu à peu le chant a été repris par l’ensemble des prisonniers. Ce chant est connu aujourd’hui sous le nom Ani Maamin (Je crois).

Amalek

Pour la petite-fille de déporté qui a étudié très tôt la Shoah, il est important de transmettre ces faits. «Très tôt, j’ai pris l’habitude durant le Yom Kippour, le jour solennel, le jour du grand pardon, de lire des ouvrages sur la Shoah d’un Kippour à l’autre. Je savais que quelque part cela tenait du miracle que nous existions mon frère et mes sœurs. Que nous étions donc des survivants d’une tentative génocidaire sans pareille! À ce titre jusqu’à maintenant j’explore cet héritage, ses différentes facettes, historiques, psychologiques.»

Ce qui la guide dans cette quête, c’est l’injonction que nous retrouvons dans la tradition juive: «Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek.»

«Il y a tellement de manières d’être juif. L’essentiel est cette injonction. Amalek c’est l’archétype du mal absolu. Quelqu’un qui écrit sur la Shoah ou qui réalise des films et fait des bandes dessinées, qu’il soit pratiquant ou non, à mes yeux il remplit cette injonction de se souvenir d’Amalek.»

Impliquée dans le monde du théâtre, Sonia Sarah Lipsyc a également co-scénarisé une pièce inspirée du livre Hitler et la fillette de Catherine Shvets, jeune Québécoise qui n’avait que 15 ans lors de la publication de son ouvrage par les Éditions Flammarion-Québec. La chargée de cours, qui est établie au Québec depuis 2009, fait sa rencontre en 2011.

«Ensemble nous avons bâti un spectacle adapté pour l’environnement scolaire et pour la scène. Nous l’avons intitulé Sauver un être, sauver un monde. Nous l’avons joué devant des centaines et des centaines de jeunes de classes secondaires juives et non juives. C’était un projet qui était soutenu par la Fondation communautaire juive de Montréal et Le Centre commémoratif de l'Holocauste à Montréal.»     

Sonia Sarah Lipsyc veut demeurer fidèle à ceux et celles qui l’ont précédé. Voilà pourquoi elle veut s’assurer que la transmission des témoignages se poursuive.

«J’appartiens à cette génération où nous sommes les témoins des témoins. Je suis de la génération qui a pu entendre les récits des témoins de vive voix. [La transmission] pour moi passe par l’enseignement, la recherche, et par ce web documentaire que j’espère réaliser.»

Pour elle cette transmission est vitale, car la Shoah «concerne l’humanité toute entière».

Mis à jour à 13 h 15 le 20 décembre 2019.

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