Dans une réflexion relevée et passionnante, la philosophe américaine Susan Wolf propose l’idée que notre vie a du sens quand on cultive activement des passions qui ont une valeur reconnue par les autres.
Qu’est-ce qu’une vie qui a du sens ? Voilà une question philosophique pour le moins épineuse. Pour y répondre, on doit se demander ce qu’est le sens, s’il n’y en a qu’un ou plusieurs, qui en décide et, évidemment, le cas échéant, comment vivre pour l’atteindre.
Les chrétiens sincères répondront peut-être à ces questions en rappelant que Jésus a dit qu’il était « le chemin, la vérité, la vie » (Jean 14, 6) et qu’il s’agit donc de le suivre pour être pleinement dans le sens de la vie et dans une vie qui a du sens. Se contenter de cette réponse, toutefois, reviendrait à couper court à la réflexion.
D’abord, les humains ne sont pas tous chrétiens, ou d’une autre confession, mais sont tous, ou presque, désireux d’une vie qui a du sens. À moins de faire preuve de sectarisme, on ne peut donc se limiter à la réponse chrétienne de base.
Cette dernière, de toute façon, ne résout pas tout, même pour les chrétiens. Notre vie, au quotidien, est multiple. On peut bien croire que le sens ultime de l’existence se trouve dans le message chrétien, ou dans celui d’une autre tradition religieuse, il reste que la foi, si elle peut être un socle, n’anime pas en permanence, de façon dynamique, chaque minute de notre vie.
Nous avons une famille, des amis, un travail, nous faisons du sport, de la musique, des sorties, toutes sortes d’activités pendant lesquelles l’esprit de notre foi, si nous en avons une, sans être absent, se tient à l’arrière-plan. Les croyants, de plus, ne sont pas à l’abri de la déprime, voire de la dépression. Pour eux, comme pour n’importe qui d’autre, vivre une vie qui a du sens demeure une quête, un souci.
Ce qui nous fait agir
Dans Le sens dans la vie (Éliott, 2023, 176 pages), la philosophe américaine Susan Wolf, spécialiste de l’éthique, se penche avec brio sur cette grande question avec une approche analytique. Cette méthode, en gros, consiste à explorer finement, avec rigueur, les tenants et les aboutissants d’une question en ayant recours non pas aux grands courants et penseurs de l’histoire de la philosophie, mais à l’argumentation rationnelle, menée avec un souci de clarification. Le résultat est souvent un peu austère, mais généralement éclairant. Ici, le ton chaleureux de Wolf adoucit le caractère par moments tatillon du propos.
En philosophie, constate Wolf, on retient principalement deux catégories pour expliquer la motivation humaine : la recherche de l’intérêt personnel et le respect de la raison morale. Nous faisons pourtant bien des choses qui échappent à ces catégories, note la philosophe.
Quand on visite un ou une amie malade à l’hôpital, quand on passe des heures aux terrains de sport pour accompagner notre enfant, quand on écrit de la philosophie, qu’on joue du violon, qu’on s’entraîne à la course à pied, qu’on entretient un jardin, on n’agit pas pour des raisons de simple plaisir personnel — ces activités, souvent, s’accompagnent de fatigue ou de douleur — ou pour des raisons morales : on agit, écrit Wolf, « par amour » ou parce que « nous sommes attirés par une valeur perçue ou imaginée qui se situe au-delà de nous-mêmes ».
Aux raisons qui motivent l’agir humain, Wolf ajoute donc l’amour à l’intérêt personnel et au respect de la morale. Pour elle, cette raison est précisément celle qui permet de penser une vie qui a du sens.
Les éléments du sens
À la manière d’Aristote, Wolf part des opinions partagées par presque tout le monde pour mener sa réflexion. Elle en retient deux. La première affirme que, pour bien vivre, il faut aimer faire ce qu’on fait ou, dit autrement, se trouver une passion, notamment en matière de travail. La seconde avance qu’une vie vraiment satisfaisante repose sur un engagement dans « quelque chose qui nous dépasse », qui a une valeur indépendante de nous.
La première idée est juste, certes, mais insuffisante. Il est vrai, en effet, qu’une vie vécue sans une ou des passions qui nous stimulent donne un sentiment de vide. Il n’est pas certain, toutefois, que n’importe quelle passion puisse combler ce vide. Cultiver une passion pour son poisson rouge, par exemple, ne suffit probablement pas à donner du sens à la vie.
C’est là qu’intervient la seconde idée, affirmant que l’objet de notre passion doit avoir une valeur indépendante, objective. Quand on demande aux gens de donner des exemples de vies ayant du sens, ils nomment, par exemple, Gandhi, Martin Luther King, Camus, Marie Curie ou Mère Teresa et ne pensent pas au champion mangeur de hot-dogs. Par ailleurs, on peut imaginer une personne qui réalise des choses valables sans pour autant y trouver son bonheur.
Wolf reconnaît donc la nécessité des deux idées, mais en synergie. Une vie qui a du sens, écrit-elle, une vie habitée par la joie de vivre et non par l’ennui ou le sentiment d’aliénation, passe par trois éléments :
Par le fait de cultiver des passions pour des êtres, pour des activités qui nous font vibrer ;
Par le fait que ces passions sont dotées d’une valeur indépendante du sujet. On ne trouve pas de sens dans la vie parce qu’on aime fumer du pot ou faire des mots croisés toute la journée ;
Par un engagement réel, actif, à l’égard de nos passions. Si je me contente de penser et de dire que la protection de l’environnement est une chose sacrée pour moi, tout en ne faisant rien d’autre en ce sens, je me prive du sentiment d’accomplissement qui exige un engagement actif.
L’objectivité des valeurs
Le hic de cette thèse se trouve dans la deuxième idée. Personne, en effet, ne contestera, sur le fond, le fait que faire ce qu’on aime de manière engagée contribue à une vie qui a du sens. Le problème surgit au moment d’évaluer la valeur objective des passions.
Si ces dernières sont sans valeur, répète Wolf, le sens ne sera pas au rendez-vous, raison pour laquelle la philosophe dit défendre une conception de l’accomplissement — c’est-à-dire la relation engagée avec une passion — approprié — c’est-à-dire avec une « chose digne d’amour ».
Certains diront que cette idée de valeur objective est inutile. Avoir une passion et lui accorder subjectivement de la valeur suffit. Wolf n’est pas d’accord. « Les humains, écrit-elle en s’inspirant du philosophe Thomas Nagel, sont enclins à désirer voir les choses, y compris eux-mêmes, sans parti pris. Ils veulent observer leurs vies d’un point de vue détaché. Ils aspirent à une sorte d’objectivité. » Je peux bien, par exemple, me trouver bon, mais j’ai besoin, pour que mon jugement vaille à mes propres yeux, que d’autres le pensent aussi.
L’humain, ajoute Wolf, est habité par le désir « de ne pas être seul ». Je sais que je mourrai, j’ai conscience, parfois, de mon « insignifiance cosmique », et l’idée que je suis engagé dans des passions ayant une valeur reconnue par d’autres « peut apaiser ces sentiments ». Je n’aurai pas, puis-je ainsi croire, vécu en vain. Dans cette logique, se battre pour la justice sociale ou se consacrer pleinement à sa famille n’a pas la même valeur que jouer à des jeux vidéo.
Même s’il est facile de comprendre « qu’une vie totalement égocentrique » ne passe pas le test de la valeur, l’évaluation de cette dernière reste un défi. L’objectivité des valeurs, insiste Wolf, « demeure un problème non résolu en philosophie », et il n’existe pas d’autorité reconnue pour le régler.
La prudence, de plus, s’impose pour éviter l’élitisme ou le populisme. Comme Wolf, je tiens la réflexion philosophique, la création artistique, la pratique sportive et l’engagement sociopolitique pour des passions dotées d’une valeur objective. Il est évident, cela admis, que ma position sociale influe sur cette conviction. Ceux qui pensent que mes passions relèvent du pelletage de nuages n’échappent pas non plus à ce constat.
Le critère objectif permettant d’exclure de ma liste la passion pour les jeux vidéo, pour le maquillage ou pour la téléréalité n’existe pas. Il me semble, toutefois, que le souci d’entretenir des relations positives avec la famille, les amis, les autres, celui de cultiver une vie intérieure riche ainsi que celui de s’attacher à une morale fidèle à la règle d’or — traiter les autres comme on voudrait être traité — peuvent faire consensus en la matière.
Une éthique de l’amour
Passionnant, ce livre de Susan Wolf, que j’ai découvert avec un peu de retard, ajoute un élément essentiel à la réflexion éthique en montrant que la quête du bonheur et le respect de la morale ne résument pas nos raisons d’agir en vue d’une vie bonne.
Notre besoin de sens ne s’oppose pas au bonheur et à la morale et peut même y contribuer, mais ne se confond pas avec eux non plus. Aller voir un ami à l’hôpital pendant des heures peut être une épreuve. Je n’y vais donc pas par intérêt personnel, mais par amour, parce que cela donne du sens à ma vie, et non parce que la morale — qui consiste, selon André Comte-Sponville, à « agir comme si l’on aimait » — m’y force.
Susan Wolf ne cite jamais Jésus, mais elle parle souvent comme lui.
















































