Dans Les juges, le remarquable grand reportage, récemment réédité, qu’il consacrait au procès Eichmann en 1961, l’écrivain et journaliste Joseph Kessel cherche à comprendre l’infâme fonctionnaire nazi et, par là, la tragédie à laquelle il a apporté son efficace et mortifère contribution.
Le concept de « banalité du mal », forgé par Hannah Arendt à la suite du procès du fonctionnaire nazi Adolf Eichmann en 1961, m’a toujours semblé particulièrement éclairant. Il désigne, en gros, le sommeil éthique qui s’empare d’une personne qui s’en remet aveuglément aux procédures établies pour déterminer son action.
Cette personne ne pense plus par elle-même, ne se demande pas si ce qu’elle fait est bien ou mal ; on lui a donné un rôle, une fonction, et elle s’y tient, en suivant le protocole. Qu’il en résulte, parfois, un désastre humain n’est pas son affaire. Elle s’en lave les mains, au besoin, en insistant sur son respect des règles administratives.
On comprend, alors, l’idée de « banalité » du mal. On peut très bien, en effet, ne pas être une personne foncièrement méchante et jouer un rôle dans cette pièce. Il suffit, par exemple, d’avoir une expérience récente de nos systèmes de santé ou d’immigration pour le savoir.
Des gens souffrent, sont désorientés, démunis, se sentent abandonnés à eux-mêmes, mais le système et ses pions ne bronchent pas. Vous criez votre détresse, vous déplorez l’inhumanité du traitement qu’on vous réserve, et on vous répond que c’est la procédure. D’un point de vue moral, ça n’a pas de sens, mais le système est ainsi, que voulez-vous. C’est souvent le mal de notre époque.
On a reproché à Arendt d’avoir appliqué ce concept au cas Eichmann. Ce dernier, fonctionnaire nazi, était responsable de la logistique de la « solution finale », c’est-à-dire de l’extermination totale du peuple juif. À la fin de la guerre, il fuit en Argentine, où des agents du Mossad le capturent enfin le 11 mai 1960 pour l’amener en Israël afin de lui faire subir un procès d’avril à décembre 1961. Il sera condamné à mort et pendu le 31 mai 1962.
Pour se défendre, Eichmann joue la carte du simple fonctionnaire condamné à suivre les ordres de ses supérieurs. Il affirme être un homme sensible, incapable de supporter la vue du sang. « Je n’y pouvais rien, répète-t-il à plusieurs reprises, j’avais des ordres. »
Arendt semble l’avoir pris au mot, ce qui a entraîné d’énormes controverses. Des experts de la question, notamment l’historien français Johann Chapoutot, affirment que cette thèse du « criminel de bureau », inconscient des ravages causés par ses décisions, ne tient pas. Eichmann, écrit-il dans Philosophie magazine (Hors-série, numéro 28, 2016), était bel et bien un « criminel par conviction idéologique, combattant d’une guerre de races dont l’Allemagne doit sortir vainqueur ».
Un troublant mystère
Dans Les juges (Folio, 2024, 144 pages), le remarquable grand reportage que l’écrivain français Joseph Kessel consacrait à l’affaire dans les pages du journal France-Soir en 1961, Eichmann apparaît comme un spectre menaçant et insaisissable. Les meilleurs journalistes du monde entier assistent à son procès. Ils l’observent, le scrutent. « Hé bien, note Kessel, aucun d’eux, après tant d’audiences, n’était capable de définir Eichmann avec certitude, avec vérité. » Le mal causé est évident ; ses causes, ses origines, ses raisons profondes le sont moins.
Quelle est, au juste, la personnalité de cet homme dont les actes ont été, sans contredit, monstrueux ? « Est-ce que, au fond, tout ce mystère ne tenait pas au fait qu’il n’en avait point ? Et n’avait pu en trouver une que dans le sang, et les pleurs et les râles de millions de victimes ? » écrit Kessel.
Du début à la fin du procès, le grand journaliste et écrivain, qui sera élu à l’Académie française l’année suivante, cherche à comprendre le personnage et, par là, la tragédie à laquelle il a apporté son efficace et mortifère contribution.
Lui-même d’origine juive, engagé volontaire en France en tant qu’aviateur lors de la Première Guerre mondiale, résistant pendant la Deuxième Guerre mondiale, coauteur, de plus, du célèbre Chant des partisans, Kessel ne fait pas mystère de son aversion pour Eichmann et de son admiration pour le peuple juif qui mène ce procès sans esprit de revanche, une attitude qui inspire son approche journalistique.
Les faits
Kessel, qui n’est pas philosophe, n’a pas la prétention, comme Arendt, de manipuler des concepts. Il s’en tient aux faits, dans un style à la fois précis et vibrant, ce qui suffit à illustrer la culpabilité absolue d’Eichmann, incarnation d’un délire collectif national.
Les premiers mots du réquisitoire, présenté par le procureur général Gideon Hausner, donnent le ton : « Je ne suis pas seul à requérir, commença-t-il d’une voix contenue. Il y a ici, en ce moment, six millions d’accusateurs. Mais ils ne peuvent pas témoigner, ils ne sont plus que des monticules de cendres à Auschwitz, à Treblinka et autres camps de mort. Je parlerai en leur nom contre celui-là. » Kessel insiste : « Le procureur n’essayait pas d’employer les prestiges de l’éloquence. À quoi bon ? Les faits seuls suffisaient à dépasser le paroxysme de l’horreur. »
Le procureur fait la liste de tous les pays où Eichmann a œuvré avec zèle à l’extermination des Juifs. Quand il mentionne la principauté de Monaco, Kessel se remémore une nuit où, en tant que résistant, il avait participé au sauvetage d’une famille juive amie. « Alors, et en multipliant par millions, écrit-il, j’eus en cet instant le sentiment vrai, la pleine mesure — et encore est-ce possible ? — de toutes les terreurs, de toutes les larmes, de toutes les clameurs, de tous les silences désespérés et de tous les tourments dont Eichmann avait été l’ouvrier et portait la charge à la face des hommes. »
On connaît la défense d’Eichmann : ce n’était pas de sa faute, il était obligé. Or, elle ne tient pas. D’ex-nazis, note Kessel, sont venus témoigner contre le fonctionnaire. L’un d’eux mentionne que « chaque fois [qu’il proposait] à Eichmann la moindre exception à la règle, il refusait toujours. Il me traitait de mollusque. » Un autre, délégué personnel de Himmler, chef de la Gestapo et ministre de l’Intérieur du Reich, qu’Eichmann présente souvent comme le supérieur qui lui donne des ordres, vient affirmer « qu’Eichmann transgressait les ordres de Himmler lui-même quand celui-ci, pour des motifs financiers, recommandait que l’on épargnât certains Juifs ».
Les méchants et les pantins
« Je n’y pouvais rien », réplique le fonctionnaire maudit à ses accusateurs, malgré l’accablante preuve contre lui. Kessel le résistant, qu’on sent bouillir devant tant d’hypocrisie, reste malgré tout journaliste pour rejeter ce déni de responsabilité. « Mais tous ceux qui, dans la salle, avaient connu les temps noirs de l’oppression, se souvenaient de ce qu’avaient pu faire alors, pour le salut des persécutés, un simple agent de police, un simple gendarme, un simple scribe. Combien d’hommes et de femmes ne devaient-ils pas la vie à l’avertissement, à la négligence voulue, à l’oubli prétendu d’un fonctionnaire obscur, d’un modeste commissaire. Il s’en était trouvé chez les Allemands eux-mêmes. »
Non, donc, Eichmann, contrairement à ce que croyait Arendt, n’était pas la manifestation de la banalité du mal, mais bien un idéologue ennemi de l’humanité qui n’entre pas dans son schéma. Il reste que le concept d’Arendt continue de m’apparaître essentiel.
Les méchants, qui existent, n’arriveraient à rien sans la foule de pantins sans conscience en éveil qui se contentent de suivre les règles qu’impose un système mis en place par des puissants. Faire notre devoir, d’un point de vue éthique, ça veut parfois dire ne pas faire ce qu’on nous dit de faire.
80 ans après la libération des camps de la mort d’Auschwitz, de Buchenwald et de Bergen-Belsen, au moment où, un peu partout dans le monde, la tentation autoritaire repointe le bout de son nez hideux en se faisant passer pour du bon sens, réfléchir à ce qu’il convient de faire pour conjurer l’inhumanité qui nous guette toujours, même au quotidien, s’impose comme une urgence morale.
















































