Je suis né et j’ai grandi dans une famille catholique ordinaire, c’est-à-dire pratiquante, mais sans excès. La morale que mes parents et mes grands-parents m’ont transmise était à l’avenant. Il fallait être honnête, respecter les autres, notamment les plus pauvres que nous, et les aider si possible, ne pas voler et aimer Dieu.
Comme bien des jeunes élevés dans un tel environnement, j’étais habité par un fort désir de justice sociale. Je voyais bien que la société dans laquelle je vivais n’était pas à la hauteur du message qu’on me présentait comme la voie à suivre. Ma tante Gabrielle, qui était missionnaire laïque au Pérou, me confirmait, lors de ses retours au pays, que l’injustice s’imposait aussi ailleurs, avec plus de force encore.
Marx et ma mère
Quand je suis tombé sur la pensée de Marx, au cégep, j’ai vécu le moment comme une illumination. Non, comprenais-je, l’injustice n’était pas fatale ; elle pouvait être renversée et remplacée par un monde d’égalité. J’avais 18 ans. Emballé par Marx, je n’abandonnais pas Jésus, que j’avais toujours pris pour une sorte de révolutionnaire. Je complétais l’un par l’autre.
Mes nouvelles idées animaient les discussions familiales. La pauvreté et les inégalités étaient un scandale, clamais-je, qu’il urgeait d’éliminer. Ma sage maman, qui se contentait du catholicisme classique, me répliquait alors que j’étais un rêveur. Elle me citait, à l’appui de sa position, ce passage de l’évangile de Matthieu (26, 11), inspiré d’un semblable qu’on retrouve dans le Deutéronome (15, 11), dans lequel Jésus déclare qu’il y aura toujours des pauvres parmi nous.
Ma mère ne se réjouissait pas de ce constat, mais elle l’acceptait comme une fatalité, en ajoutant que c’était précisément la raison pour laquelle il importait surtout de changer les cœurs, afin d’adoucir cette triste, mais inévitable situation.
Je la trouvais défaitiste. Le projet marxiste, croyais-je, montrait bien qu’on pouvait faire mieux, à condition de renverser les structures de la société pour en instaurer de nouvelles, enfin justes.
Changer le mal de place
Les années passant, l’expérience et les lectures s’accumulant, j’ai dû en rabattre. Ma naïveté de marxiste débutant n’a pas survécu à des études plus approfondies de la question. Les régimes se réclamant du communisme n’avaient fait, somme toute, que changer la nature des injustices sans les faire disparaître, tout en s’attaquant aux précieuses libertés individuelles.
Changer les structures pour obtenir plus de justice sociale demeurait, certes, une nécessité à mes yeux, mais l’épreuve du réel m’imposait de conclure qu’il fallait y aller mollo pour ne pas changer pour pire et que, de toute façon, pour des raisons de santé mentale, notamment, mais aussi pour des raisons d’éventualités imprévisibles, il était vrai que des pauvres, il y en aurait toujours.
Dans ces conditions, l’idée chrétienne selon laquelle il importe d’abord de changer les cœurs, qui m’était apparue bien mièvre dans un premier temps, acquérait une sorte de vérité prégnante. Si les cœurs ne changent pas, ne se convertissent pas à l’idée de la justice, changer les structures ne pourra avoir pour effet, comme on l’a vu dans les pays communistes, que de changer le mal de place. Si les cœurs ne changent pas, les pauvres, que même le meilleur système du monde ne parviendrait pas à tous sortir de la misère, seraient abandonnés.
Je ne dirai pas que ma mère avait tout à fait raison. Son fatalisme en matière socioéconomique manquait d’ambition. On peut, sur ce plan, faire mieux. Je reconnaîtrai toutefois qu’elle n’avait pas tort. Il est vrai que des pauvres, pour toutes sortes de raisons, il y en aura toujours. Pour qu’il y en ait moins, pour que ceux qui restent soient traités humainement, changer les cœurs s’impose comme une indispensable mission.
Les esclaves de Marivaux
Toute cette réflexion m’est revenue récemment, comme un flash, à la lecture de L’Île des esclaves (Folio, 2024, 144 pages), une pièce de Marivaux (1688-1763), qui fête son 300e anniversaire cette année.
L’argument est le suivant. Un bateau fait naufrage. Quatre survivants s’échouent sur l’Île des esclaves : les maîtres Iphicrate et Euphrosine ainsi que leurs suivants Arlequin et Cléanthis. Or, cette île a une particularité : elle est habitée et dirigée par « des esclaves de la Grèce révoltés contre leurs maîtres ». La règle y est simple : au début, on y tuait les maîtres qu’on y rencontrait ; maintenant, on les réduit en esclavage.
On devine donc qu’Iphicrate et Euphrosine paniquent à l’idée de subir ce sort, tandis qu’Arlequin et Cléanthis jubilent : ils seront enfin maîtres. Le personnage de Trivelin, porte-parole de la république insulaire, prévient toutefois Arlequin que ce changement de statut n’a pas pour but de satisfaire la vanité des esclaves, mais de corriger l’orgueil des maîtres.
À l’intention de ces derniers, Trivelin précise : « Nous ne nous vengeons plus de vous, nous vous corrigeons ; ce n’est plus votre vie que nous poursuivons, c’est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire ; nous vous jetons dans l’esclavage pour vous rendre sensibles aux maux qu’on y éprouve ; nous vous humilions, afin que nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l’avoir été. » Les maîtres, insiste Trivelin, sont donc ainsi soumis à un « cours d’humanité ».
Dans leur nouvelle fonction, Arlequin et Cléanthis s’en donnent d’abord à cœur joie. Ils expriment sans ménagement leur ressentiment envers leur sort passé et leurs bourreaux. « Dans le pays d’Athènes, dit Arlequin à Iphicrate, j’étais ton esclave, tu me traitais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort […] ; on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice-là […] »
La pénitence et le pardon
Le cours d’humanité mené par Trivelin passe d’abord par un exercice de repentance. Les anciens esclaves font la liste de fautes de leurs maîtres et ces derniers doivent reconnaître leurs égarements pour obtenir un pardon.
Rapidement, Arlequin s’émeut de l’affliction de son maître déchu et lui accorde son pardon, non sans l’accompagner d’une leçon. « Je ne te ressemble pas, moi, dit-il à Iphicrate, je n’aurais point le courage d’être heureux à tes dépens. »
Cléanthis, elle, se fait tirer l’oreille. Sa rancœur envers ceux « qui nous maltraitent, qui nous regardent comme des vers de terre » est trop forte pour qu’elle y renonce facilement. La nouvelle situation lui a fait prendre conscience que c’est le hasard, finalement, qui détermine les places dans le monde et non la valeur humaine. Elle a été une victime du sort ; aux autres, maintenant, aux anciens fortunés, de subir l’infortune.
Arlequin parvient néanmoins à la convaincre qu’être méchant avec ceux qui ont été méchants ne fait que reproduire ce qu’elle dénonce. « Si vous m’avez fait souffrir, finit-elle par dire, tant pis pour vous, je ne veux pas avoir à me reprocher la même chose, je vous rends la liberté […]. »
Touchée, Euphrosine exprime à son tour la conversion de son cœur. « Ne parle plus de ton esclavage, dit-elle à sa suivante, et ne songe plus désormais qu’à partager avec moi tous les biens que les dieux m’ont donnés, si nous retournons à Athènes. »
Le principe d’égalité
À la fin, donc, tout le monde retrouve son statut original — n’oublions pas que la pièce date de 1725 —, mais les choses, néanmoins, ne pourront plus être comme avant. Le critique Henri Coulet (1920-2018), qui signe la préface de cette édition, en explique les raisons.
Avec cette œuvre, écrit-il, Marivaux, « révolté contre tout ce qui blesse l’humanité », veut inviter « à corriger par une réforme morale les inégalités nécessaires et l’arbitraire de l’institution féodale et royale ». Là où les maîtres font de leur domination un fait de nature, il expose l’arbitraire des statuts, « la fausseté du lien » entre les maîtres et les esclaves et, surtout, l’idée que « toutes les âmes se valent », comme il l’écrit dans « Réflexions sur l’esprit humain » quelques années plus tard.
Une fois ce principe, très chrétien soit dit en passant, admis, une fois cette conversion des cœurs en marche, le combat contre l’injustice peut s’enclencher sur des bases saines. Si tous les humains sont foncièrement égaux, le pauvre, ça pourrait être moi, maintenant ou demain.
Il faut, bien sûr, tout faire, politiquement, pour qu’il y ait le moins de pauvres possible, en s’attaquant notamment aux institutions injustes — les structures de péché, pour reprendre une notion théologique — qui les créent. Cela fait, il faut se soucier de ceux qui restent, c’est-à-dire les aimer, comme soi-même. Sans cœurs justes, le monde est froid pour tout le monde.
















































