Chronique de Jocelyn Girard

Quels intérêts sert le cardinal Sarah?

Le cardinal Robert Sarah photographié au Vatican en octobre 2019.
Le cardinal Robert Sarah photographié au Vatican en octobre 2019.   (CNS Photo/Paul Haring)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2020-01-21 14:07 || Monde Monde

La récente saga du livre «coécrit» par le cardinal Robert Sarah et le pape émérite Benoît XVI à propos du célibat des prêtres en a laissé plus d’un perplexe. Le pape retraité a-t-il été utilisé par le cardinal dans ce qui apparaît comme une nouvelle fronde des milieux ultra-conservateurs pour empêcher une adaptation disciplinaire de l’Église? Ou au contraire, s’agirait-il du cardinal lui-même qui serait instrumentalisé par ce courant, ses hauts ténors voyant en lui un futur pape plus en ligne avec leurs postures dogmatiques?

L’événement fait des vagues et le livre, publié en français le 15 janvier connait un succès immédiat. Le pape émérite avait-il ou non donné son accord pour être désigné comme coauteur? Le cardinal a-t-il extrapolé l’accord de ce dernier lorsque ce dernier lui a livré son «article»? Les «preuves» qu’il a publiées le desservent-elles plus qu’elles ne l’honorent? Visiblement, c’est une question d’interprétation… Mais cela contribue à accroître la présence déjà très médiatisée du cardinal guinéen, nommé, en novembre 2014, préfet de la Congrégation pour le culte divin… donc par François!

Héraut de la « grande Tradition »

L’ensemble de l’Église vit actuellement un grand déplacement de son centre de gravité. Essentiellement européenne jusqu’à l’aube du XXIe siècle, même ses ramifications en Amérique et en Océanie demeurent le reflet du catholicisme qui s’est construit surtout depuis la Contre-Réforme au XVIe siècle. Une grande partie des évêques et des cardinaux de la planète ont été formés à Rome, dans des universités qui constituent le socle «génétique» de la transmission théologique et culturelle de l’Europe. C’est le cas notamment pour ceux d’Afrique et d’Asie, là où l’augmentation des baptisés continue de se faire à un rythme qui dépasse toutes les autres régions du monde.

Le cardinal Sarah est l’un de ces bénéficiaires des Églises émergentes dont l’éducation a été prodiguée en Europe, d’abord en France, puis à Rome de 1969 à 1974, et ensuite à Jérusalem, ce qui en fait un homme bien connu des hautes sphères ecclésiales. Créé cardinal par Benoît XVI en 2010, il a occupé des postes qui l’ont rendu visible et sans doute incontournable par François. Sa nomination à la Congrégation pour le culte divin en 2014, entouré d’«hommes du pape», pourrait avoir été une forme de mise sous tutelle. C’est donc par l’écriture que le cardinal a poursuivi son chemin, publiant successivement Dieu ou rien: entretien sur la foi (2015); La force du silence: contre la dictature du bruit (2016); Le soir approche et déjà le jour baisse (2019) et ce fameux Des profondeurs de nos cœurs qu’il affirme, malgré le déni de Benoît XVI, avoir coécrit avec ce dernier.

La première polémique avec le pape François a commencé dès 2010 alors qu’il s’oppose à l’immigration massive en Europe, allant jusqu’à prédire au Figaro, en 2016, que «l’Occident disparaîtra, noyé et éliminé par une population d’origine islamique». Il écrit en 2019: «L'Europe semble programmée pour s'autodétruire. […] Elle doute d'elle-même et a honte de son identité chrétienne. C'est ainsi qu'elle finit par attirer le mépris.» Et il souligne les efforts de certains pays qui prennent des mesures agressives pour contrer l’immigration alors que François en fait la promotion, allant jusqu’à accueillir lui-même plusieurs familles de réfugiés. On peut mesurer à quel point un tel discours peut alimenter les courants identitaires dans certains pays européens et parmi les évêques qui y adhèrent.

C’est au sujet de la liturgie, son domaine propre, que le pape a dû le réprimander! Le cardinal Sarah fait la promotion du retour à la position du prêtre «dos au peuple», tourné vers l’Orient, lorsqu’il préside la prière eucharistique. Le porte-parole du pape, Frederico Lombardi, avait dû déclarer que les normes de célébration n’avaient pas changé et que la messe en latin n’était pas appelée à reprendre sa place d’antan. Enfin, dans une récente contribution à un livre italien, Sarah s’en est pris à l’habitude de recevoir la communion dans la main, voyant cette pratique comme une concession aux attaques insidieuses de Satan. Pour lui, la seule manière de recevoir la sainte communion est «sur la langue et à genoux».

Le cardinal Sarah, malgré sa loyauté réaffirmée envers François à l’occasion de son dernier livre, semble pourtant bien en phase avec le petit groupe de cardinaux hostiles à François, avec en tête le cardinal Burke qui s’est montré opposé à certaines thèses de l’exhortation apostolique La joie de l’Évangile, au synode de la famille et à l’exhortation La joie de l’amour qui a été dénoncée comme hérétique sur la question de la communion. Jusqu’où Robert Sarah peut-il s’avérer vraiment indépendant des influences vaseuses de ce groupe d’opposants? Pourrait-il être leur candidat au prochain conclave?

Un pape vraiment africain?

Si le cardinal Sarah a fait ce qu’il faut pour être bien en vue depuis quelques années, au-delà de vouloir servir l’Église par une pensée riche et bien fondée dans la tradition, il laisse deviner des ambitions qui ne manquent pas de soutiens à la succession de François. Mais qu’on ne s’y méprenne pas. Bien qu’Africain, Robert Sarah est sans doute le plus européen des cardinaux! Il fait le jeu d’un colonialisme dogmatique qui s’impose aux jeunes Églises à l’inverse de l’important effort d’inculturation de l’Évangile et de la décentralisation de l’Église qu’il faut mener pour que celle-ci poursuive sa marche dans le XXIe siècle. En défendant la Tradition de manière intransigeante et tatillonne, comme si celle-ci était figée, définitive et plus encore universelle, il prête le flanc à faire figure du «bon colonisé» qui confirme le «bon droit» du maître plutôt que de revendiquer le sien comme étant tout aussi légitime. Avec lui, on est bien loin de voir poindre une véritable théologie africaine et encore moins une liturgie qui saurait s’enrichir de la culture.

Un pape venant d’Afrique ou d’Asie, s’il est de la trempe de Robert Sarah ou d’autres comme lui, serait à même de réjouir les ultra-conservateurs qui cherchent par tous les moyens à éviter un autre François. Aux États-Unis comme au sein de la Curie, ils sont déjà à tirer les ficelles pour que celui qui sera mis à leur tête n’y soit élu que pour ne rien ébranler de la Tradition.

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