Dans Femmes de sciences. Les Ursulines de Québec et leurs élèves, 1800-1936 (Septentrion, 2025), l’historienne Mélanie Lafrance rend un magnifique hommage à la contribution des religieuses éducatrices à l’enseignement des sciences aux filles du Québec.
Selon une idée reçue très répandue au Québec et ailleurs en Occident, la religion chrétienne serait une adversaire de la science. Pour fonder un tel jugement, on rappelle la condamnation de Galilée, en 1633, pour sa critique du géocentrisme et sa défense de l’héliocentrisme, et le tour est joué. L’Église, conclut-on, rejette la science et, par conséquent, les amis de cette dernière doivent s’en méfier. Entre la foi en Dieu et la science, propose-t-on ainsi, la dynamique qui prévaut serait celle d’une lutte à mort.
Il faut croire que les Ursulines de Québec n’avaient pas reçu le mémo à ce propos puisque, dès 1800, dans leur pensionnat, elles ont enseigné la science à leurs élèves féminines avec un remarquable zèle. Elles ont aussi, ce faisant, contredit une autre idée reçue, selon laquelle la science serait l’apanage des garçons. Une meilleure connaissance de l’histoire, on le voit bien, permet souvent de corriger de tristes préjugés.
Cette connaissance, cette fois, provient de Femmes de sciences. Les Ursulines de Québec et leurs élèves, 1800-1936 (Septentrion, 2025, 220 pages), le beau livre de l’historienne Mélanie Lafrance, issu de sa thèse de doctorat. Relevant à la fois de l’histoire des femmes, de l’histoire des sciences et de l’histoire de l’éducation, cet essai, richement illustré, est un magnifique et émouvant hommage à la contribution des religieuses éducatrices à l’enseignement des sciences aux filles du Québec.
Les sciences et Dieu
Arrivées en Nouvelle-France en 1639 pour évangéliser et instruire les filles autochtones, les Ursulines réaliseront surtout leur mission en enseignant aux filles des colons français. Après la Défaite de 1760 et la Révolution française de 1789, qui les prive de contact avec leurs consœurs françaises, leur situation est fragile.
Elles procèdent alors à une « seconde fondation », en reconnaissant la nécessité de faire preuve de loyauté envers la couronne anglaise, mais en souhaitant aussi « attirer et retenir les filles de familles de l’élite [principalement francophone] dans les maisons d’éducation catholiques ».
Ainsi, pour contrer la menace des écoles anglophones protestantes, pour répondre aux « exigences du siècle » et aux attentes des parents, on ajoute, au programme d’avant 1800 — composé de cours de langue française, d’arithmétique, d’instruction religieuse, de chant et de travaux à l’aiguille —, des cours d’anglais —l’enseignement devient bilingue —, d’histoire moderne et, surtout, de sciences.
Ce qui demeure réservé aux garçons, à l’époque, ce ne sont pas ces dernières, donc, mais plutôt le latin et le grec. On considère, en effet, qu’il est bien pour les « demoiselles » de l’élite d’avoir certaines connaissances scientifiques de base pour « agrémenter les conversations mondaines ».
D’autres raisons, insiste toutefois Lafrance, expliquent l’ajout de cours de sciences au programme. Enseigner ces matières, dans l’esprit des Ursulines et des religieux de l’époque, permet de faire découvrir « l’œuvre du Dieu créateur » en étudiant son organisation et ses lois.
Nous sommes ici dans l’esprit de la théologie naturelle. « Selon les maîtresses ursulines, explique par exemple Lafrance, l’étude de la géologie, utile au mineur dans la recherche de minéraux et à l’agriculteur dans la recherche d’un sol fertile, révèle ‘à tous’ la grandeur du Créateur. »
Cette approche, ajoute l’historienne, prévaudra jusque dans les années 1930 au Canada français, moment où le frère Marie-Victorin plaidera pour un enseignement des sciences séparé de la religion. Il reste que cette approche a contribué à l’élan de la science moderne, même si celle-ci a fini par s’en détacher.
Des connaissances sans préjugés
Les sœurs scientifiques ne sont toutefois pas des bigotes en classe. Leurs notes de cours, écrit Lafrance, sont en effet « ponctuées d’anecdotes, d’éloges à la nature et de références au Créateur, mais les connaissances scientifiques en constituent l’essentiel ».
Elles veulent, pour répondre à la demande sociale, former des filles de l’élite capables de converser finement en société, nourrir intelligemment la foi de leurs élèves, mais aussi les « instruire, purement et simplement », insiste l’historienne. Le savoir qu’elles enseignent, d’ailleurs, n’est pas « féminisé » au sens de l’époque, c’est-à-dire limité « aux applications domestiques des découvertes scientifiques ». Il concerne plutôt « les applications liées aux domaines de l’industrie, de la construction, de la médecine et de l’art ».
Les détails fournis sur le contenu des cours d’astronomie, de botanique, de zoologie, de minéralogie, de géologie, de physique et de chimie impressionnent. Tout ça, enseigné à des enfants et à des adolescentes, avec des instruments souvent sublimes, acquis ici et là grâce à des démarches incessantes et à des notes de cours conçues par des sœurs cloîtrées ? Chapeau, mesdames !
La revanche des arts ménagers
Si les Ursulines sont exemplaires dans cette histoire, leurs supérieurs ecclésiastiques, eux, ne le sont pas toujours. Au tournant du 20e siècle, l’Église catholique en mène large au Québec et a le contrôle sur le système d’éducation. Au même moment, les femmes commencent à réclamer ouvertement leur place dans l’espace public et un accès aux études supérieures.
Le clergé catholique et l’élite conservatrice ne voient pas ce dernier mouvement d’un bon œil. Dans cette logique, et « pour inciter les élèves à se dévouer entièrement à leur future famille », les autorités ecclésiastiques font surtout la promotion de l’enseignement des arts ménagers aux filles, une demande à laquelle devront se plier les Ursulines.
En 1894, Mgr Louis-Nazaire Bégin, archevêque de Québec, se présente au pensionnat pour prévenir les élèves des dangers qui guettent les femmes trop audacieuses. Lisez, leur dit-il, mais pas trop, méfiez-vous des discours qui prônent l’égalité entre les hommes et les femmes ainsi que l’accès de ces dernières aux professions libérales. Votre mission, continue-t-il, est de devenir de bonnes ménagères, de vous dévouer au bonheur de votre famille, et surtout pas de prendre la parole en public.
Pense-t-il, disant cela, aux anciennes élèves des Ursulines comme Félicité Angers, dont le pseudonyme est Laure Conan, Robertine Barry, qui écrit sous le nom de Françoise, et Georgina Bélanger, connue sous le nom de Gaétane de Montreuil, qui se font remarquer en littérature et en journalisme ?
Les Ursulines ne cesseront pas d’enseigner les sciences, mais elles perdent une part de leur autonomie dans cette entreprise au début du siècle en devant collaborer avec l’Université Laval. En 1936, elles offriront enfin le cours classique aux filles, déjà accessible à Montréal depuis 1908 grâce à la congrégation de Notre-Dame, qui enseignait aussi les sciences à leurs élèves au siècle précédent.
À cette étape, les autorités catholiques, encore une fois, ne brillent pas par leur progressisme. Si elles acceptent la création d’un cours classique pour filles, c’est essentiellement « par dépit », souligne Mélanie Lafrance. Les parents des élèves le réclament, l’Université McGill admet des femmes dans certains programmes depuis 1884 et les journalistes Éva Circé-Côté et Georgina Bélanger annoncent, en 1908, la création d’un lycée laïque francophone pour filles qui échapperait au contrôle du clergé. Il s’agit donc, encore une fois, d’éviter que les jeunes filles catholiques s’éloignent du giron de l’Église.
Le feu sacré des Ursulines
Mélanie Lafrance nomme les Ursulines qui ont allumé le flambeau de la science dans l’esprit de leurs élèves dès le 19e siècle. Elle les présente, leur redonne vie, leur rend justice. On se dit, lisant cela, que l’humanité a été bête de se priver, pendant si longtemps, de l’intelligence des femmes, de leur énergie intellectuelle, si longtemps bridée.
Par chance, certaines d’entre elles, animées par le feu sacré de la connaissance du monde, ont résisté à l’enfermement des femmes dans un univers domestique étriqué. Certaines d’entre elles, oui, étaient des Ursulines, des religieuses, convaincues que Dieu a fait le monde pour que les hommes et les femmes, en le découvrant, en le connaissant, en le comprenant, apprennent à mieux l’aimer pour mieux aimer, du même souffle, son créateur.
Imagine-t-on un Dieu qui n’aimerait pas la science ou qui voudrait la réserver aux hommes ? Qui en voudrait ? Les Ursulines en avaient un autre, qui est aussi le mien.








































