Dans Heureux comme Dieu!, Isolde Cambournac propose une initiation à la conception du bonheur de Thomas d’Aquin. La tâche s’annonce ardue, mais la souriante théologienne ne craint pas le défi.
Je n’ai jamais lu saint Thomas d’Aquin (1225-1274), dont on fête cette année le 800e anniversaire de naissance, dans le texte. Dans les cours et les manuels de philosophie contemporains, on étudie essentiellement les Grecs et les modernes, en faisant l’impasse sur le Moyen Âge, qu’on abandonne à la théologie. Lire Thomas d’Aquin, par conséquent, n’est pas au programme et est considéré comme une lubie.
L’Aquinate, pourtant, impose le respect aux philosophes sérieux qui se sont penchés sur son œuvre. Dans La philosophie (PUF, «Que sais-je ?», 2005), André Comte-Sponville le qualifie d’«immense génie», qui aurait eu «moins de flamme mais plus de rigueur, de puissance systématique, de précision» que saint Augustin.
Dans La philosophie pour les nuls (First, 2006), Christian Godin, tout en expliquant qu’on surnommait Thomas «le bœuf tranquille», parce qu’il était costaud et silencieux, et le «Docteur angélique», parce qu’il semblait tout savoir des choses de Dieu, se demande, admiratif, «comment un homme qui n’avait pas cinquante ans quand il mourut a pu produire une œuvre aussi considérable».
Dans Le grand livre des philosophes (Pluriel, 2016), le philosophe allemand Robert Zimmer ne tarit pas d’éloges non plus à l’égard de Thomas. Il parle d’une «œuvre gigantesque, complexe et étonnante, dans laquelle fusionnent les pensées grecque et chrétienne». La Somme théologique (1266-1273), œuvre principale de Thomas, cherche, écrit Zimmer, à repenser les liens entre Dieu, le monde et l’humain en s’inspirant d’Aristote.
Tous ces commentaires donnent le goût de plonger dans cette «supercathédrale de la scolastique médiévale», mais Zimmer préfère nous prévenir. «L’édition intégrale française en huit volumes, écrit-il, place chaque lecteur devant un immense défi, si bien que même parmi les spécialistes, on en trouve peu qui l’aient lue entièrement.»
Thomas d’Aquin est brillant, donc, essentiel, peut-être, mais difficile d’accès. Le dominicain Thierry-Dominique Humbrecht, dans le dictionnaire Christianisme (Seuil, 2010), rend hommage à son ancêtre dans la foi — Thomas était lui aussi dominicain — en notant qu’on apprend chez lui «l’élégance de l’explication, le respect des grands auteurs, le désir de disputer et d’objecter avant d’affirmer», mais il souligne toutefois que le caractère impersonnel du style de l’œuvre peut être écrasant.
L’autre Thomas d’Aquin
En 1993, dans L’autre Thomas d’Aquin (Boréal), le philosophe québécois Martin Blais (1924-2018), mariste et spécialiste de la pensée médiévale, se donnait pour mission de renverser la réputation d’austérité et de rigidité accolée à Thomas. Dans ce solide essai de vulgarisation empreint d’ironie philosophique — Blais, il faut le savoir, était ami avec Jean-Paul Desbiens —, le disciple de l’Aquinate présentait son maître comme un penseur subtil, toujours aussi pertinent de nos jours.
«La morale thomiste, écrivait-il, est une morale du bien et non du devoir», et elle définit le bien comme «ce qui convient à l’être humain». Thomas, expliquait Blais, affirme donc que «nous offensons Dieu quand nous agissons contre NOTRE bien». Un moraliste thomiste, par conséquent, ne dira pas à quelqu’un qu’un tel comportement est mal ; il tentera de lui faire comprendre qu’il se fait mal en l’adoptant.
Plus encore, continuait Blais, la conscience, l’obligation de la suivre, est la «pièce principale» du système thomiste. Si le pape dit une chose et que notre conscience nous en dit une autre, «la conscience ferme doit avoir la priorité», mais cela, bien entendu, dans la mesure où l’on ne s’enferme pas volontairement, par paresse ou par faiblesse, dans la mauvaise foi.
Pour confondre les sceptiques quant à la valeur de l’œuvre pour aujourd’hui, Blais concluait son réjouissant essai en citant le psychanalyste freudo-marxiste Erich Fromm, qui affirmait en 1977 que «le socialisme marxiste (et d’autres formes de socialisme) est l’héritier [entre autres] du thomisme du 13e siècle». Blais citait aussi Herbert Marcuse, penseur de la révolte, qui disait avoir trouvé sa conception du bonheur dans la «philosophie chrétienne du Moyen Âge», entre autres.
Un maître de bonheur
La Française Isolde Cambournac, docteure en théologie de l’Université de Fribourg, n’est pas une révoltée, mais Thomas l’inspire. Dans Heureux comme Dieu ! (Desclée de Brouwer, 2025, 200 pages), elle entend nous initier à la conception du bonheur de son héros. La tâche s’annonce ardue, tant Thomas multiplie les distinguos au fil de sa réflexion, mais la jeune théologienne, qui donne des cours sur Thomas pour tous sur sa chaîne YouTube, ne craint pas le défi. Contre une spiritualité doloriste, elle présente Thomas comme un maître de bonheur grâce à Dieu.
Pour la suivre, il faut évidemment accepter l’idée que Dieu a créé et gouverne le monde. Sur cette base, on peut essayer, comme elle l’écrit, de «voir le monde avec les yeux de saint Thomas» et aspirer au bonheur qu’il propose.
Pour Thomas, toutes les créatures ont Dieu pour Créateur. C’est même lui qui les «maintient dans l’être à chaque instant de [leur] existence».
Parmi les «créatures uniquement corporelles», on compte les créatures inanimées — une pierre, par exemple — qui se contentent d’exister ; les plantes, dotées d’une âme végétative, qui manifestent la vie ; les animaux, dotés d’une âme sensitive et donc capables de connaître le réel par leurs sens et d’y réagir.
Viennent ensuite, dans cette hiérarchie, les «créatures corporelles et spirituelles», c’est-à-dire les êtres humains, dotées d’une âme spirituelle, qui ajoute aux puissances de l’âme possédées par les végétaux et les autres animaux la raison et la volonté.
Nous sommes, dira Thomas, des «animaux rationnels». Nous existons, comme les pierres, nous vivons, comme les plantes, nous sentons, comme les animaux et, en plus, nous pensons, notamment grâce à nos sens, qui nous fournissent la matière à penser, d’où, évidemment, chez Thomas, l’importance accordée aussi au corps. Le théologien parle aussi des anges, ces «créatures uniquement spirituelles», mais je les laisse de côté. Cet élément de l’œuvre, à mon avis, a trop mal vieilli.
Notre capacité de penser, explique Cambournac, nous donne «le privilège de pouvoir entrer en communion avec Dieu» et la responsabilité «de prendre soin des créatures sans raison et de participer ainsi à la providence de Dieu».
Devant le spectacle de la Création, nous nous émerveillons, nous concluons qu’il est l’œuvre d’un Créateur et notre intellect désire alors connaître ce dernier pour entrer en contact avec lui. «C’est cela qui nous rendra véritablement heureux», note Cambournac, avant de présenter l’explication développée par Thomas. Accrochez-vous.
Le but ultime de la vie
Tout ce qui agit vise une fin, note ce dernier. Or, l’humain, créature rationnelle donc dotée d’une volonté, peut choisir sa fin. C’est l’intention, donc la fin choisie, qui détermine la qualité morale — bonne ou mauvaise — de l’acte. Thomas, qui parle de tout, mais vise toujours haut, se demande ensuite quelle est la fin ultime de la vie, celle qui comblerait tous nos désirs, celle qu’on désire pour elle-même. Cette fin, on l’aura probablement deviné, c’est le bonheur.
Or il y a, dans la fin, ajoute Thomas, deux éléments : la chose elle-même et l’usage de la chose. Pour l’avare, explique par exemple Thomas, la chose est l’argent et l’usage consiste à le posséder. Dans le cas du bonheur, Thomas affirme que la chose, c’est Dieu — la créature veut s’unir à son Créateur — et que l’usage consiste à le connaître et à l’aimer.
Le théologien, maître des «objections anticipées», note Zimmer, passe ensuite en revue les biens qui nous attirent et dans lesquels nous croyons souvent apercevoir le bonheur. Il parle des richesses, des honneurs, de la gloire et du pouvoir, des biens extérieurs qui peuvent contribuer à notre bonheur, quoique pas toujours, mais qui demeurent limités, donc insatisfaisants.
La remarque vaut aussi pour les biens du corps — la santé, la beauté, la force : ils sont importants, dans certains cas nécessaires, mais fragiles et insuffisants. Le constat s’applique même aux biens de l’âme. Par la connaissance, par la pratique des vertus, mon âme me porte vers la fin ultime, mais elle ne l’est pas en elle-même.
Le bonheur parfait, c’est-à-dire «un acte unique et continu d’union à Dieu», n’existe pas sur terre où nous ne pouvons saisir Dieu qu’en espérance. Ce qui se rapproche le plus de cette béatitude, ici-bas, est la vie contemplative consacrée à connaître et à aimer Dieu. Il ne s’agit pas, ici, que de prières ou de méditations. Toute connaissance du monde y contribue puisque mieux connaître les créatures nous permet de mieux connaître le Créateur.
Pour nous y aider, insiste Thomas, nous avons besoin de notre corps, qui nous permet par les sens d’entrer en contact avec le monde et de nourrir notre intellect ; nous avons besoin de richesses nous permettant de ne pas vivre dans l’indigence matérielle ; nous avons besoin d’amis, qui nous aident à bien agir, à devenir meilleurs. Dieu, peut-on espérer, «veut nous rendre heureux» et fera le reste.
Remèdes antitristesse
En attendant ce bonheur parfait qu’on peut espérer au paradis, la tristesse, reconnaît toutefois Thomas, ne nous sera pas épargnée à l’occasion. Isolde Cambournac trouve, dans l’œuvre du maître, cinq remèdes contre cet obstacle au bonheur.
Le premier est la délectation. Il s’agit de se faire du bien, selon la formule contemporaine. La théologienne donne l’exemple qui lui convient : manger un bon burger. Le deuxième se trouve dans les larmes, qui libèrent l’âme de ce qui l’accable. Le troisième est «la compassion des amis». Ils rendent le fardeau de notre abattement moins lourd en le portant avec nous.
Le quatrième remède consiste à contempler la vérité, c’est-à-dire Dieu, mais aussi ce qu’il a fait de plus beau -la nature ou la musique, par exemple — et qui nous ramène à lui. Le cinquième, enfin, se trouve dans les bains et dans le sommeil, dans l’attention bienveillante à l’égard du corps, que Thomas n’oublie jamais.
L’important, c’est de participer
Voir le monde avec les yeux de Thomas, comme nous invite à le faire Isolde Cambournac, n’est pas évident. Il faut, pour y arriver, ne jamais douter de Dieu comme Créateur du ciel et de la terre — même pour un croyant, c’est tout un défi — et être prêt à se lancer dans la quête de la vérité ultime du monde malgré la complexité conceptuelle qui accompagne cet effort contemplatif.
Je ne suis pas sûr d’en être toujours capable, mais je sais, pour continuer de l’essayer, que l’expérience procure un certain bonheur. La montagne que représente la pensée de Thomas est difficile à gravir, mais j’en viens à la conclusion que l’important, n’est-ce pas, c’est de participer.




















































