Raconter l’histoire de Christiane Sibillotte, c’est revenir sur la présence des Sœurs auxiliatrices du Québec, de Granby à Montréal en passant par leurs engagements ailleurs dans la province. C’est parler de leur avant-gardisme dans les soins à domicile ou encore la réinsertion de personnes en liberté conditionnelle. C’est plonger dans leur combat pour les plus vulnérables et les mouvements de solidarité autour d’elles. «Fonceuse audacieuse, ouvreuse de chemins, respectueuse des gens, d’un grand discernement et d’une grande ouverture» : ce sont les mots de sœur Marie-Paule Lebel et de sœur Gisèle Ampleman pour décrire sœur Sibillotte.
Jeune, Christiane Sibillotte souhaite faire son cours de médecine, mais un oncle médecin signifie à son père et elle que ce n’était pas la place d’une femme. Elle devient donc pharmacienne avant d’être interpellée par la parole du Christ dans les évangiles : «Pierre, m’aimes-tu ?». «“Oui, je t’aime, et comment faire après ?” C’est au travers des Auxiliatrices et de la spiritualité ignatienne qu’elle a décidé d’entrer en communauté», explique sœur Lebel.
L’Institut des Sœurs auxiliatrices
La Société des auxiliatrices des âmes du purgatoire est fondée en France en 1856 par Eugénie Smet. Les Jésuites souhaitent alors que cette nouvelle communauté se spécialise dans l’enseignement afin de leur assurer un revenu. La fondatrice, tout en s’enracinant dans la spiritualité ignatienne, décline cette proposition. Sa première action est plutôt de soigner une femme malade à la demande de son mari. «Cette action a ouvert toute la dimension de présence aux gens en direct, et c’est cela qui continue à nous caractériser», dit sœur Lebel.
Leur charisme est d’«aider à tout bien, quel qu’il soit». C’est cet aspect qui a intéressé la majorité des femmes devenues auxiliatrices, continue la religieuse. «C’était une communauté ouverte qui nous permettait de mettre nos talents au service des gens et pas seulement en enseignement ou en soins hospitaliers. Aider à tout bien, quel qu’il soit, nous permettait d’aller selon nos goûts, nos talents, nos compétences.» Le discernement permet une véritable obéissance à ce que Dieu attend de chacune des sœurs : «Avoir une spiritualité solide t’amène à vivre en liberté.»
Une sœur à vélo à Granby
Sœur Sibillotte fait partie des premières auxiliatrices à s’installer au Québec, à Granby, en 1949. Le lendemain de son arrivée, elle se met à l’œuvre en visitant une malade Témoin de Jéhovah, qui ne pouvait se payer l’hôpital.
«Partout où Christiane est passée, elle a laissé sa marque», souligne sœur Ampleman. Notamment en passant en bicyclette en habit religieux sur les routes de Granby — avec autorisation de l’évêque — pour aller vers les plus vulnérables rapidement. En hiver, les déplacements se font en voiture (dénommée Dieudonné), offerte et entretenue par la communauté. Cet engagement collectif se manifeste autour des sœurs à de multiples reprises jusqu’à aujourd’hui.

Les sœurs doivent toutefois faire face à de l’opposition à certains moments. Par exemple, quand sœur Sibillotte et sœur Ampleman s’impliquent dans le Parti socialiste dans les années 1980, elles reçoivent des appels pour leur souhaiter l’enfer. Pourquoi la politique active ? «J’étais convaincue que les changements sociaux, ça arrive avec l’engagement politique partisan. C’est là où les décisions se prennent», explique cette dernière. L’implication des religieuses auxiliatrices dans des mouvements féministes est aussi difficile au départ, jusqu’à ce que les laïques féministes réalisent que les religieuses sont elles aussi des femmes et des alliées.
Une implication multifacette à toute épreuve
C’est dans ce contexte que s’inscrit le travail de Christiane Sibillotte. Elle travaille d’abord en soins à domicile («nous sommes les pionnières des soins à domicile, le gouvernement est venu nous voir pour l’installer ailleurs», souligne sœur Ampleman). Puis, après s’être rendu compte que l’accès aux loisirs est inégal pour les filles et les garçons, elle organise des activités pour jeunes filles et des camps de monitrices.
Cette attention aux marginalisés se déplace dans la sphère spirituelle. Christiane Sibillotte est la première femme à donner les Exercices spirituels ignatiens, notamment à des théologiens. Elle collabore aussi avec le jésuite Gilles Cusson pour offrir les Exercices aux personnes de la classe populaire et dans la vie courante.
Sœur Sibillotte s’implique aussi dans sa communauté, comme maîtresse des novices, puis comme vice-provinciale. Elle change le costume de sa communauté pour être plus près des gens, dans le contexte de la Révolution tranquille, où l’habit religieux pouvait être une entrave aux relations avec les laïcs. Sœur Ampleman explique : «Elle s’est rendue à Paris [à la congrégation des Auxiliatrices] en costume laïque et elle a dû défendre sa position, mais toujours avec un argumentaire qui donnait de la consistance aux gestes qu’elle posait.»
En 1972, à la fin de son mandat de vice-provinciale, elle contribue à un changement de gouvernance plus démocratique dans lequel trois auxiliatrices forment un conseil exécutif en remplacement du rôle de vice-provinciale. «Elle a énormément poussé pour ce changement de gouvernement en utilisant son expérience», dit sœur Lebel.
Par la suite, sœur Sibillotte retourne à sa formation de pharmacienne en collaborant avec la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles pour fonder une pharmacie communautaire. Elle y travaille pendant 23 ans, démocratisant les soins. Entre autres, elle accompagne sœur Ampleman (qui offre alors une formation dans les régions sur le droit à l’aide sociale) une journée par semaine pour intervenir sur les problèmes de santé et la prise de médicaments.
La religieuse marque aussi les esprits en étant l’aînée des participantes à la Marche du pain et des roses avec ses 79 ans. «Ça allait de soi pour elle», se rappelle sœur Ampleman. Les six mois précédents la marche, sœur Sibillotte s’entraîne au YMCA trois jours par semaine pour se renforcer — après une vie passée à faire du sport. Pendant la marche, elle refuse les chambres pour dormir avec les autres dans un dortoir.
Hors de ses engagements, elle est une grande lectrice, cuisinière (suivant une recette comme une pharmacienne, soit à la lettre), chanteuse et proche de sa famille. Jusqu’à la fin de sa vie, elle suit les manifestations au parc Émilie-Gamelin de la fenêtre de son logement.

L’espoir vers l’avenir
Cet article laisse de côté plusieurs — plusieurs ! — engagements de Christiane Sibillotte, comme son rôle dans la fondation de La Botte de Foin, son engagement envers les personnes attentes de surdité (étant elle-même devenue sourde) et son appui au peuple palestinien.
Décédée en décembre 2017, quoi retenir de sa vie bien remplie ? Selon ses consœurs c’est son engagement sociopolitique constant, persévérant et convaincu qui va perdurer, tout comme sa foi inébranlable. Sœur Sibillotte respectait le passé, mais regardait en avant, ayant de l’espoir dans les «jeunes pousses» comme elle le disait. «Elle n’avait pas froid aux yeux, et je crois qu’elle nous a légué ça aussi», termine sœur Lebel.
En savoir plus :
François Gloutnay, Le siècle de Christiane Sibillotte, religieuse rebelle, 26 avril 2016
Louise Leboeuf, Hommage à une religieuse engagée, Relations, mai-juin 2018 (lien externe)
Voir aussi :
Fannie Dionne, Religieuses au Québec : la pédagogie novatrice d’Élisabeth Turgeon, 4 novembre 2025
Fannie Dionne, Religieuses au Québec : l’impact multiforme de Marguerite Bourgeoys, 22 octobre 2025
















































