Lors de l’audience tenue au palais de justice de Montréal sur la demande d’approbation d’une entente entre les Frères des écoles chrétiennes du Canada francophone et des victimes d’agressions sexuelles commises par des membres de cet institut religieux, un homme s’est avancé au micro pour lire le contenu d’une lettre, écrite «avec une profonde tristesse et une grande émotion», une lettre qu’il a remise directement au juge Donald Bisson.
Gabriel – un prénom fictif puisqu’on ne peut révéler l’identité de cette victime – a expliqué au juge que l’abus sexuel qu’il avait subi il y a six décennies l’avait «détruit de l’intérieur» et qu’il est «une présence constante, une fracture intime, un poids quotidien.
Il a aussi déclaré que ce geste commis par un «représentant de Dieu» aura fortement ébranlé sa foi et l’aura isolé de sa communauté chrétienne. L’homme participe aujourd’hui aux activités d’une fraternité monastique. Voici de larges extraits de la lettre de Gabriel.
«Cette lettre est l’aboutissement d’un très long silence, le silence d’une vie. Elle concerne les faits d’abus sexuel dont j’ai été victime durant ma tendre enfance, dans les années 1960, au sein de la communauté religieuse des Frères des écoles chrétiennes.
J’étais alors un enfant de 10 ans confié à des hommes reconnus comme des éducateurs et des hommes de Dieu. L’auteur des faits était un frère enseignant de cette communauté, investi d’une autorité morale, spirituelle et éducative totale. L’enfant que j’étais n’avait ni les mots, ni les repères, ni la possibilité de comprendre ce qu’il lui arrivait, encore moins la possibilité de s’y opposer ou de pouvoir en parler.
Depuis cet acte, la peur de l’adulte ne m’a jamais quitté. Elle m’a accompagné toute ma vie, de manière constante, insidieuse, parfois envahissante. La confiance, une fois brisée dans l’enfance, ne s’est jamais reconstruite pleinement. Ce qui aurait dû être un socle s’est transformé en menace.
L’acte d’abus m’a profondément et durablement détruit de l’intérieur. Il a bouleversé ma construction psychique, affective et identitaire. À partir de ce moment-là, j’ai vécu avec une blessure béante, invisible, mais constante, qui a influencé mon adolescence et toute ma vie d’adulte. Peur, méfiance, culpabilité, sentiment de ne jamais me sentir à ma place, difficulté majeure à faire confiance à l’autre, à me sentir digne et en sécurité : ces conséquences ne m’ont jamais quitté.
On m’a volé mon innocence. L’abus a détruit la construction de mon identité d’enfant.
Il a atteint ce qu’il y avait de plus pur et de plus fragile, et a laissé une fracture intime qui a structuré toute mon existence.
Cette violence a été d’autant plus dévastatrice puisqu’elle a été commise par un homme de Dieu.
J’ai gardé ce secret pendant des décennies et même jusqu’à aujourd’hui auprès de mon entourage immédiat. Ce silence est encore nourri par la peur de décevoir, la peur d’être jugé, rejeté ou de voir mon histoire comme venant entacher ma réputation devant le regard de l’autre qui pourrait se détourner de moi.
J’ai vécu toute ma vie durant avec cette honte profonde, injuste mais écrasante, comme si l’enfant décrit « comme un ange » devenait une victime qui porte la faute de ce qu’elle avait subi
Ce silence m’a isolé et a aggravé la souffrance infligée par l’abus lui-même.
Les conséquences furent longues et durables tandis que la guérison se fait toujours attendre même après de nombreuses années de thérapie. Elles ont traversé toute ma vie, influençant fortement mes choix, mes relations, mon rapport à moi-même et au monde.
L’abus sexuel n’est pas un événement du passé. C’est une présence constante, une fracture intime, un poids quotidien.
Au-delà de l’atteinte faite à l’enfant que j’étais ces faits ont également bouleversé ma foi chrétienne.
Je ne pouvais plus faire confiance aux hommes de Dieu ainsi qu’à Dieu lui-même, m’isolant ainsi de la communauté chrétienne. La violence commise par des hommes présentés comme des représentants de Dieu a ébranlé « les colonnes du temple » de ma confiance spirituelle. Ma foi, qui aurait pu être un soutien, a été blessée, déformée, parfois inaccessible. Pendant de nombreuses années, j’ai vécu une confusion douloureuse entre la foi et la trahison, entre Dieu et ceux qui parlaient en son nom. Cette blessure spirituelle a ajouté une souffrance supplémentaire à celle de l’abus, et a marqué durablement mon cheminement intérieur.
Si je m’adresse à vous aujourd’hui, ce n’est ni par vengeance, ni par haine, mais par nécessité vitale. J’ai la foi et je crois en Dieu. Mais j’ai besoin que ce qu’on m’a fait soit reconnu, nommé et entendu.
J’ai besoin que l’enfant que j’ai été et qui est toujours en moi ne soit plus contraint et condamné au secret et au silence.
J’ai un grand besoin de reconnaissance symbolique de ma qualité de victime et d’une forme de réparation, même si aucune décision ne pourra réparer ce qui a été perdu.
Je suis conscient des obstacles encourus auxquels je dois faire face encore aujourd’hui en lien avec l’ancienneté des faits d’abus sexuel vécus. Ma démarche, quoique très difficile et anxiogène, s’inscrit dans une recherche de vérité, de dignité et de réparation morale plus de 60 années plus tard.
Parler aujourd’hui de ces faits est un acte douloureux et difficile. Mais c’est un acte essentiel pour ne plus porter seul ce lourd fardeau qui a marqué à tout jamais ma vie.»
Le témoignage du frère aîné d’une victime
En juin 2019, un homme, que l’on identifie par les initiales A.B., demande à la Cour supérieure du Québec la permission d’exercer une action collective contre les Frères des écoles chrétiennes en d’agressions sexuelles qu’il aurait subies. En mai 2022, trois années plus tard, le juge Donald Bisson accorde cette autorisation et reconnaît à A.B. le statut de représentant de toutes les victimes.
Toutefois, A.B. décède le 18 janvier 2023.
Le mercredi 11 février, au palais de justice de Montréal, le frère aîné de cet ancien élève de l’École Dominique-Savio de Forestville a déclaré que les agressions commises «par ceux qui avaient juré de nous protéger, de nous éduquer, de nous guider vers la lumière» ont non seulement «volé l’enfance» d’A.B., mais aussi «entravé l’homme qu’il était destiné à être».
«Mon frère est le requérant à l’origine de ce recours collectif. Malheureusement, mon frère nous a quittés il y a de cela trois ans, emporté par un cancer.
Bien qu’aujourd’hui soit un jour de victoire et de célébration, j’éprouve tout de même de la tristesse et de l’amertume du fait que mon frère ne soit pas avec nous pour célébrer. Qu’il ne puisse entendre les mots de reconnaissance, qu’il ne puisse ressentir, ne serait-ce qu’un instant, qu’un poids se soulève.
Je voudrais ici faire un petit retour dans le passé. C’est moi qui ai retrouvé mon petit frère allongé sur une de ces longues tables de cafétéria, son pantalon défait et les larmes aux yeux. Nous fréquentions alors la même école et, au secrétariat, on m’avait dit qu’il s’était foulé une cheville et que quelqu’un s’en occupait au sous-sol.
J’y suis descendu et j’ai aperçu, debout à côté de la table où était allongé mon petit frère, le frère Patrice. un homme imposant. Il ne cherchait pas à se cacher. Il me regardait, moi le garçon de dix ans qui venait de découvrir son petit frère, et il voulait que je sache, que je comprenne. Mais à dix ans, on ne comprend pas tellement ces choses, et ce n’est que plus tard, lorsque mon frère m’en a parlé, que j’ai compris. Dans le regard de l’agresseur, je n’ai vu ni panique ni remords. J’y ai vu de la supériorité, du défi, comme si son autorité, sa robe, le plaçaient au-dessus de tout, au-dessus de toute conséquence.
Encore aujourd’hui, du haut de mes 78 ans, je me souviens de l’odeur qu’il dégageait : une odeur de transpiration aigre, de soutane mal lavée, de vieux tissu humide. Une odeur qui, pour moi, est devenue l’odeur même de l’abus de pouvoir et de la lâcheté.
Cette agression, nous l’avons su plus tard, ne fut pas unique. Elle a ouvert une porte infernale dans la vie de mon frère. Et pour tenter de la refermer, pour se protéger, son esprit d’enfant avait trouvé une parade d’une brutalité insoutenable. Lorsque ce frère rôdait, afin d’éviter les attouchements, il faisait ce qu’un enfant de six ans pouvait faire : il se salissait et déféquait dans son pantalon. Il préférait l’humiliation publique, les moqueries, la punition, à la souillure de ces mains. Imaginez le niveau de terreur qui conduit un enfant à choisir un tel acte de désespoir comme stratégie de survie. Il n’a pas fui. Il n’a pas crié. Il s’est rendu répugnant, espérant que cela le protégerait.
Ce détail, M. le juge, résume à lui seul l’anéantissement de l’innocence.
Ici, je me dois de dire aux victimes, aux survivants ici présents et à tous ceux qui écoutent : ce n’est pas votre faute. Rien de ce qui vous est arrivé n’était votre faute.
Vous n’avez pas provoqué. Vous n’avez pas mérité. Vous avez été trahis par ceux qui avaient juré de vous protéger, de vous éduquer, de vous guider vers la lumière. La honte n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais la vôtre. Elle est entièrement du côté de vos agresseurs et de l’institution qui les a protégés, sciemment ou par négligence criminelle, pendant des décennies.
Mon frère avait du génie. Un esprit vif, une curiosité insatiable, une intelligence rare. Mais cette intelligence a été détournée, empoisonnée. Elle s’est mise au service de la survie, puis de la gestion d’un trauma omniprésent. Au lieu de se déployer sereinement, elle a buté constamment contre les murs de l’angoisse, de la défiance, d’une rage sourde. Ces agressions n’ont pas seulement volé son enfance ; elles ont entravé l’homme qu’il était destiné à être. Elles ont perturbé, comme il disait lui-même, « toute sa vie »: ses relations, sa carrière, sa paix intérieure.
Le cancer a peut-être emporté son corps, mais son âme, elle, avait été mise à mal bien des années plus tôt, dans ce sous-sol de Forestville.
Aux avocats et avocates, au nom de mon frère et en mon nom propre, je tiens à vous exprimer notre gratitude la plus profonde. Votre combat n’était pas seulement juridique. Il était éthique. Il était humain. Vous avez cru à des paroles d’enfants devenues des paroles de vieillards. Vous avez tenu bon à travers des années de procédures, de doutes, de résistances. Vous avez donné une voix à ceux qui avaient été réduits au silence, une légitimité à ceux qu’on avait fait douter de leur propre vécu. Cette victoire est la vôtre autant que la nôtre. Vous avez été nos porte-voix et nos défenseurs. Merci pour votre ténacité, votre compétence et, surtout, pour votre humanité.
Aujourd’hui, cette entente, si importante soit-elle symboliquement et matériellement, ne ressuscitera pas mon frère. Elle n’efface pas l’image de la table de cafétéria. Elle ne lave pas l’odeur de transpiration de ma mémoire. Elle ne rend pas à mon frère les années de paix qu’on lui a volées.
Mais elle dit quelque chose d’essentiel. Elle dit : « Vous aviez raison. Ce que vous avez vécu était réel. C’était grave. Et c’était inacceptable ».
Elle apporte, je l’espère pour vous tous, chers survivants, une forme de reconnaissance officielle, un sceau de vérité posé sur votre histoire. Que ce soit une étape, peut-être, vers une paix plus grande.
Pour moi, elle est la pierre tombale que mon frère n’a pas eue. Une pierre tombale collective sur laquelle est gravé : « Plus jamais ça. La lumière a fini par vaincre les ombres du sous-sol ».
Je vous remercie de m’avoir écouté. Je repars avec mon frère dans le cœur, un peu moins seul peut-être, car nous sommes certes une communauté de blessés, mais aujourd’hui une communauté reconnue.»















































