Un catholique invoquant son saint patron au moment de se lancer dans l’action n’est pas le prototype du héros auquel nous ont habituées les productions télévisuelles récentes. La foi du personnage Daredevil, issu de l’univers Marvel, n’a pourtant rien d’un saupoudrage artificiel et idéalisé. Le justicier de Hell’s Kitchen, qui arbore un costume de diable, n’est pas un être infaillible, ni un enfant de chœur. Mais c’est précisément la raison pour laquelle son histoire est porteuse de leçons spirituelles.
Plongé dans l’obscurité
On doit à Frank Miller d’avoir donné une certaine envergure au personnage de Daredevil, apparu chez Marvel vers la fin des années 1960. Publiée en 1986, la série de comics Daredevil : Born Again écrite par Miller et illustrée par David Mazzucchelli est un chef-d’œuvre du genre, tant sur le plan visuel que narratif. Les trois saisons de Daredevil, diffusées sur Netflix entre 2015 et 2018, ont elles aussi illustré avec force les tensions intérieures de Matthew Murdock, cet avocat aveugle qui, la nuit, revêt le masque du justicier.
Si le personnage fascine, c’est d’abord par son rapport au monde. Matt perd la vue durant son enfance, en sauvant un homme qui allait se faire écraser par un camion. Son accident a toutefois décuplé ses autres sens. À travers ceux-ci, il entend les bruits, perçoit les odeurs et ressent jusqu’au moindre battement de cœur. Il ne voit pas le monde, mais l’éprouve dans sa chair. Ces perceptions lui permettront de combattre ses adversaires, mais aussi de sentir vibrer une ville gangrenée par le crime. Son père meurt d’ailleurs assassiné par la pègre, après avoir refusé de simuler une défaite lors d’un combat de boxe.
Toute sa vie, Matt Murdock tentera de rendre justice en luttant contre les forces tapies dans l’ombre. Il respecte la volonté de son père en faisant des études de droit, tout en héritant de lui un caractère bien trempé et une prodigieuse capacité à encaisser les coups. Sous son identité civile, Matt devient l’avocat des sans voix. Mais la nuit, dans son costume rouge, Daredevil s’en prend à ceux sur lesquels le système ne met jamais la main.
Bien sûr, l’histoire ne serait pas la même sans Wilson Fisk – le Caïd – qui contrôle la mafia new-yorkaise. Ce super vilain d’allure massive est l’un des plus efficaces de l’univers Marvel. Sous son raffinement sophistiqué, on sent toujours frémir un mélange de rage refoulée et de peur infantile, capable de jaillir sans prévenir en des accès de violence extrême. Plus redoutable est encore son flair pour repérer les faiblesses des autres, les manipuler et les corrompre. La proie qu’il convoite par-dessus tout est Matt Murdock — «le seul homme bon qu’il ait jamais connu».
Confessions
Ce qui rend Daredevil unique est qu’il ne s’agit pas d’un héros qui se lance dans la mêlée avec l’assurance tranquille de celui qui sait être dans le bon camp. Matt Murdock n’est pas Steve Rogers, alias Capitaine America.
Sa cécité physique et son éducation catholique lui donnent une conscience aiguë des ambiguïtés de l’intériorité humaine. Le mal n’est pas uniquement extérieur : il habite le cœur de l’homme, lui enseigne le père Lantom, le prêtre qui s’est occupé du jeune orphelin. Matt sait qu’il s’engage dans une pente glissante chaque fois qu’il revêt son costume de justicier anonyme. «Je ne viens pas me repentir de ce que j’ai fait, mon père, mais demander qu’on me pardonne pour ce que je m’apprête à faire», confesse-t-il dans la scène qui ouvre la série.
Dans un monde violent, où le maintien de l’ordre est en faillite, refuser de se salir les mains ne serait qu’hypocrisie. Pourtant, le personnage porte en lui le poids de cette vérité implacable : celui qui se hisse au-dessus la loi et croit pouvoir discerner seul le bien du mal risque de perdre son âme.
Ce n’est pas un hasard si Matt Murdock revêt l’apparence d’un diable cornu. Son alter ego agit comme un rappel constant qu’il s’en faudrait de peu pour que son combat le transforme en celui-là même qu’il prétend combattre.
Daredevil n’est donc pas infaillible, ni psychiquement, ni physiquement. Il prend des coups, échoue à sauver ceux qu’il aime, lutte contre une sourde culpabilité, hésite entre le pardon et la vengeance. Mais comme son père, il retourne dans le ring et refuse d’abandonner. Une infirmière qui connaît sa double vie lui lance : «Tu aimes souffrir, n’est-ce pas?» — «Je suis catholique», répond-il, non sans une pointe d’ironie.
Le sacrifice et la grâce
Si la thématique du sacrifice salvateur est récurrente dans l’imaginaire des superhéros, cette référence chrétienne est souvent caricaturée et vidée de sa substance. Il n’est pas rare qu’elle ne fasse qu’exalter l’image du self-made-man : cet homme qui ne compte que sur ses propres forces et ne doit rien à personne, jusque dans la mort.
En plaçant régulièrement le personnage au bord de l’abattement, les différents arcs narratifs de l’univers de Daredevil, évitent toutefois ce piège. Non pas que Matt Murdock soit exempt d’orgueil, mais précisément parce que cette tentation est présentée telle qu’elle, sans fard. Elle habite le héros et fait partie des démons qu’il doit affronter.
La troisième saison de la série Daredevil atteint un sommet par sa capacité à mettre en scène cette lutte intérieure. Après une série d’échecs, Matt n’est plus que l’ombre de lui-même. Trahi, humilié, amer, il traverse une crise spirituelle et existentielle. Lui qui croyait être le «soldat de Dieu» se retrouve dans la situation de Job. Privé de tout, il se rebelle : n’a-t-il pas suffisamment perdu, suffisamment souffert? Où est la rédemption?
Le retour en scène de Daredevil ne fait jamais de lui un héros pleinement pacifié. La grâce n’abolit pas la nature, dirait saint Thomas d’Aquin, elle la travaille de l’intérieur. Néanmoins, par petites touches, cette traversée de la nuit offre une discrète, mais importante leçon de spiritualité chrétienne : la grâce ne se mérite pas à force de sacrifices et de lutte. Elle est un don qui se reçoit. Elle se manifeste par une capacité à accueillir de nouveau l’amitié, à pardonner, à accepter le réel. Surtout, elle exige de renoncer à s’enfermer dans la dramaturgie de son propre martyre. Être sauvé, c’est d’abord accepter sa condition humaine.
Il est trop tôt pour dire si la nouvelle série du justicier de Hell’s Kitchen – Daredevil : Born Again, diffusée sur Disney+ depuis l’été 2025 – sera à la hauteur des précédentes interprétations. En s’ouvrant sur la victoire électorale de Wilson Fisk comme maire de New York, l’histoire fait un écho évident au contexte politique américain. Quant à Matt Murdock, s’il n’a pas la naïveté de croire que l’on peut redresser le système uniquement en cassant la figure aux méchants, il demeure un catholique irlandais : faillible, mais aussi obstiné dans son désir de justice.















































