La révélation durant l’été 2024 des agressions commises par l’abbé Pierre a suscité «une très grande émotion collective», reconnaît la sociologue Céline Béraud, la présidente de la Commission indépendante d’études sur les violences commises par l’abbé Pierre (CEVAP).
Une figure «extrêmement populaire» en France et dans le monde entier, l’abbé Pierre, décédé en 2007, est récemment «tombé de son piédestal» lorsque plusieurs dizaines de victimes se sont fait connaître «pour des faits qui vont de l’agression sexuelle jusqu’au viol», explique la commissaire Béraud.
Et «même jusqu’à de la pédocriminalité», lâche-t-elle lors d’une récente conférence de presse.
Elle annonçait alors que la CEVAP entend élargir son territoire d’enquête à l’Amérique du Nord «afin de recueillir des informations relatives aux visites de l’abbé Pierre et aux agressions possiblement commises» aux États-Unis, au Canada et tout particulièrement au Québec où il a séjourné à plusieurs reprises depuis 1955.
C’est un professeur de l’Université d’Ottawa, le sociologue E.-Martin Meunier, qui sera responsable du volet Canada/Amérique du Nord de la CEVAP et qui, avec une équipe, cherchera à comprendre «les mécanismes qui ont permis à l’abbé Pierre de ne pas être inquiété publiquement pendant plus de 70 ans». Et aussi répondre à cette troublante question, lancée par Céline Béraud : «Pourquoi les victimes n’ont-elles pu s’exprimer ou être écoutées?» durant toutes ces années.
Que s’est-il passé en 1955 et en 1959?
En mai 1955 l’abbé Pierre a dû écourter son voyage aux États-Unis puisque deux femmes de New York se sont plaintes de son comportement à leur égard, révélait en août 2024 le quotidien Libération. Afin d’éviter tout scandale, il a alors été convenu d’exfiltrer le prêtre au Canada.
Étonnante coïncidence, «l’humble prêtre ami des sans-logis parisiens» venait tout joute de recevoir une pressante invitation à séjourner à Montréal afin de rencontrer, dès son arrivée, le cardinal Paul-Émile Léger puis de prononcer une causerie sur la pauvreté lors d’un déjeuner à l’hôtel Windsor (1000 convives étaient attendus) et de prêcher à la grand’messe de l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal.
Le commissaire Meunier veut donc «comprendre quel était le rapport de l’Église et de la société avec l’abbé Pierre». Son équipe et lui entendent interroger les archives notamment de l’archidiocèse de Montréal afin d’expliquer pourquoi le cardinal Léger, un «acteur-clé» pourtant au fait du séjour scandaleux de l’abbé aux États-Unis, n’est jamais intervenu afin d’empêcher sa présence au Québec à de nombreuses reprises.
E.-Martin Meunier salue la collaboration déjà reçue du service des archives de l’archidiocèse de Montréal. «Les pourparlers avec l’archidiocèse de Québec vont bon train», ajoute-t-il. «On montre de l’ouverture.» Mais aux États-Unis, «c’est très compliqué», déplore-t-il. Des décisions judiciaires limitent dorénavant l’accès aux archives religieuses.
En fouillant dans les documents encore conservés, son équipe cherchera «des indices sur des malversations possibles». Mais on souhaite surtout comprendre comment les institutions religieuses ont «géré l’abbé Pierre».

A-t-il eu des chaperons qui l’ont accompagné durant tous ses déplacements, comme ce fut le cas dans d’autres pays? Pourquoi, en 1959, l’abbé Pierre, à ce moment une vedette internationale, a-t-il séjourné longuement à Montréal en toute discrétion? Pourquoi, cette même année, Radio-Canada a-t-elle retardé la diffusion d’une émission d’une heure avec l’abbé afin de lui permettre de «quitter la métropole sans que l’incognito ne soit percé»? Enfin, pourquoi n’était-il pas présent lors du lancement de son livre L’abbé Pierre parle aux Canadiens le 15 septembre 1959?
«On souhaite identifier des gens qui ont travaillé avec l’abbé Pierre et qui pourraient nous en dire davantage», confie le professeur Meunier qui lance un appel à témoignages. «Toute personne ayant des informations susceptibles d’éclairer la CEVAP au sujet des visites de l’abbé Pierre ou de ses agissements au Canada et en Amérique du Nord» est invitée à contacter son équipe à l’adresse <>.» Des gens ont-ils été victimes de gestes inappropriés? Des parents et amis ont-ils obtenu des confidences de personnes aujourd’hui décédées? Les commissaires voudraient aussi recueillir de tels témoignages.
Pas de recommandations
Le rapport de la CEVAP doit être remis en 2027. Les auteurs de l’enquête sur les agissements de l’abbé Pierre en Amérique du Nord pourraient-ils demander au gouvernement du Québec de retirer le titre de grand officier de l’Ordre national du Québec qu’on lui a attribué en 1995?
«L’objectif de la commission n’est pas de faire des recommandations. Notre mandat est de faire la vérité et de divulguer ce que nous allons découvrir. À la lumière de notre rapport, la société civile prendra elle-même les décisions qui s’imposent», dit le commissaire Meunier.
Voir aussi
Présence, L’abbé Pierre est un «grand malade mental», 25 septembre 2024.
Présence, En 1959, à la Trappe d’Oka, l’abbé Pierre dément les accusations portées contre lui, 9 septembre 2024.
Présence, Abbé Pierre: des victimes au Québec?, 2 août 2024.
















































