Cinq jours après avoir été visé par des allégations de gestes à caractère sexuel commis en 1987 et 1988, quatre jours après avoir annoncé sa décision de se « retirer provisoirement », le cardinal Gérald Cyprien Lacroix sort de son mutisme.
Dans une vidéo diffusée sur le site de l’archidiocèse de Québec et dans un communiqué de presse remis aux journalistes, l’archevêque de Québec déplore vivement que le cabinet Arsenault Dufresne Wee Avocats, qui représente les victimes, ait mis fin aux négociations visant à obtenir un règlement à l’amiable dans l’action collective contre l’archidiocèse qu’il dirige.
Le cardinal dit craindre que « cette décision prolonge indûment les délais avant la réparation que les survivantes et survivants d’abus sexuels attendent depuis déjà trop longtemps ».
« Que cela soit bien clair, notre diocèse demeure résolument engagé pour que les victimes d’abus reçoivent une réparation financière qui s’ajouterait à d’autres moyens à leur disposition pour parvenir à la guérison. Pour moi, pour nous, cela est fondamental. Nous continuerons d’y consacrer tous nos efforts. Nous reconnaissons la souffrance des victimes et c’est avec humilité que nous avançons dans le processus de l’action collective », a déclaré le cardinal Lacroix.
Un piège
« Pourquoi donc avoir mis fin à ce processus? », s’est empressé de demander Présence à l’avocat Alain Arsenault.
« Je ne peux justement pas vous l’expliquer », répond-il, visiblement fâché devant les propos du cardinal dont il venait tout juste de prendre connaissance.
« C’est carrément un piège que nous tend l’archidiocèse de Québec. Je ne peux pas vous l’expliquer, lance-t-il en détachant chacune des syllabes des mots qu’il prononce, parce que c’est couvert par le secret des délibérations. »
« Déjà, en alléguant que c’est ma faute, l’archidiocèse viole son engagement à la confidentialité ».
« Non, je ne peux pas faire de commentaires. J’aimerais bien en faire. Mais je ne le peux pas. Et eux non plus ne le peuvent pas » indique l’avocat.
Collaboration
Répondant de l’archidiocèse de Québec pour tout ce qui concerne la gestion des plaintes d’abus sexuels, l’évêque auxiliaire Marc Pelchat répète que « nous mettons notre cœur, nos ressources, nos efforts » afin de participer à la guérison des victimes.
« Nous rappelons qu’à tout moment du processus, un règlement à l’amiable est possible. Notre porte est ouverte, nous sommes entièrement disposés à offrir un règlement qui serait basé sur les précédents en pareille matière. »
L’évêque Marc Pelchat fait ici référence aux règlements intervenus ces dernières années avec des congrégations religieuses. Du côté des diocèses, à ce jour, seul l’archidiocèse de Montréal s’est entendu avec les victimes d’agressions commises par des prêtres de son territoire. Ces victimes sont aussi représentées par le cabinet Arsenault Dufresne Wee Avocats.
(Le diocèse de Chicoutimi a aussi réglé une action collective. Mais elle ne concernait qu’un seul prêtre, l’abbé Paul-André Harvey, et ses plus de 150 victimes.)
L’archidiocèse peut bien annoncer aujourd’hui qu’il entend collaborer au processus judiciaire en cours. Mais Me Alain Arsenault doute de sa bonne volonté.
« C’est bizarre, non! Cela fait des mois que je demande qu’on interroge le demandeur Gaétan Bégin [une des deux personnes qui représentent l’ensemble des victimes inscrites à l’action collective]. Pas plus tard que ce matin, on vient de refuser les dates proposées pour son interrogation. C’est annulé », lance-t-il.
« Quand on veut aider au bon déroulement d’un processus, on ne fait pas des remises unilatérales », dit-il.
Le pape déjà informé
Dans le communiqué émis par l’archidiocèse, on explique que des responsables « ont entamé le processus interne à l’Église prévu dans le motu proprio Vos estis lux mundi ».
Ce motu proprio (un terme latin qui veut dire de sa propre main) est un décret promulgué en 2019 par le pape François lui-même qui exige que les plaintes d’abus faites contre des évêques soient immédiatement acheminées au Vatican. Une enquête préliminaire est déclenchée après la réception d’une plainte officielle et le Vatican doit rendre une décision dans un délai de trente jours.
« L’étape du signalement au Saint-Père est réalisée et nous attendrons l’issue du processus en cours », confirme l’archidiocèse.
Du coté des avocats des victimes, il n’est pas question de participer à ce processus interne. Pourquoi? « Parce qu’il n’est pas crédible », tranche Me Arsenault
Ce processus d’évaluation de la plainte se déroule sans la victime. Et ce sont des gens d’Église qui vont mener l’enquête, explique-t-il.
Aujourd’hui, « on ne demande plus à des policiers de faire enquête sur la police. C’est élémentaire. Et c’est pareil pour l’Église. Tant que ce sera un processus interne, présidé par des amis comme on a vu pour le cardinal Marc Ouellet, ce ne sera pas crédible. »
Le cardinal très affecté
Vendredi, en annonçant son « retrait provisoire », le cardinal Lacroix avait promis « une communication personnelle aux diocésains de Québec ».
Dans la vidéo dévoilée ce mardi après-midi, le cardinal dit aux gens de son archidiocèse qu’il est « très affecté, comme plusieurs d’entre vous, par l’étendue des dégâts qu’occasionnent ces allégations non fondées ».
« Je tiens à vous redire que je nie catégoriquement les allégations rendues publiques. Jamais, à ma connaissance, je n’ai posé de gestes inappropriés envers qui que ce soit, qu’il s’agisse de personnes mineures ou adultes. Mon âme et ma conscience sont en paix face à ces accusations que je réfute. »
L’archevêque de Québec considère que son retrait temporaire – « il ne s’agit pas d’une démission », précise-t-il – « pourrait aider à ce que d’éventuelles négociations à venir dans le cadre de l’action collective ne soient pas perturbées, mais au contraire avancent vers un règlement ».
Enfin, le cardinal invite les gens qui entendront son message vidéo à prier pour « toutes les personnes qui ont souffert d’un abus sexuel dans un contexte d’Église et souffrent encore des conséquences de ces
traumatismes ».
« J’entends leur colère, ajoute-t-il, elle m’habite et me pousse à tout faire pour favoriser leur chemin vers la paix intérieure. »
« Soyons déterminés à prendre soin les uns des autres, être vigilants et faire en sorte qu’aucune situation d’abus ne se reproduise. »















































