L’ampleur des changements dus à la diminution des ressources humaines et financières au sein de l’Église catholique et de ses institutions conduit à interroger l’état des lieux de la pastorale sociale au Québec. Afin de brosser un portrait de la situation, Présence propose un dossier alimenté par des rencontres avec des intervenants de différents milieux. Dans ce cinquième texte, Yves Casgrain explore le rôle en transformation des intervenants de la pastorale en milieu autochtone. Soyez à l’affût d’un nouvel article du dossier chaque lundi.
Pour assurer une présence pastorale en milieu autochtone, des diocèses font appel à des prêtres venant de l’étranger, mais d’autres misent sur une nouvelle approche : l’insertion de couples et de familles missionnaires au sein des communautés autochtones. Une Église proprement autochtone peut-elle prendre racine? Présence a rencontré deux couples qui, chacun à leur manière, vivent la mission autrement.
Alain Bilodeau, diacre permanent, et sa femme, Jocelyne Guénard, sont responsables de la Mission catholique Saint-Étienne d’Opitciwan à 272 kilomètres de Roberval où ils vivent. Ils ont quatre enfants – dont trois Autochtones et un Coréen – et 10 petits-enfants). Alain Bilodeau, ancien agriculteur, a travaillé pour un organisme communautaire de Roberval après avoir obtenu une maîtrise en gestion de petites et moyennes entreprises. Il a été ordonné diacre en 2006. Son épouse, Jocelyne Guénard, a été professeure de mathématique au Cégep de Saint-Félicien durant 35 ans.
À raison de 10 jours par mois, ils accompagnent la Mission Saint-Étienne tout en étant disponibles pour les traditionalistes (c’est-à-dire qui vivent une spiritualité autochtone non chrétienne), les pentecôtistes et tous les autres habitants d’Opitciwan. Sa population est estimée à 2 500 habitants qui doivent se partager 250 maisons. L’électricité est générée par une centrale au diésel. Le village n’a pas d’antenne cellulaire.
« Nous ne remplaçons pas le curé »
Comment ce couple qui aurait mérité une belle retraite est-il devenu missionnaire? « Par manque de prêtres! », me lance en riant Jocelyne Guénard. « Plus sérieusement, devant le départ à la retraite de l’abbé Claude Bossé, Mgr René Guay, évêque du diocèse de Chicoutimi, nous a demandé si une telle mission pourrait nous intéresser. Nous avons été surpris par sa demande! »
Après réflexion, le couple accepte, à condition de ne pas s’imposer aux membres de la mission. « Notre mandat n’est pas de jouer le rôle de curé! », explique-t-elle.
« Évidemment, il y a les tâches administratives et certains rituels comme les baptêmes et les funérailles que je célèbre. Mais nous sommes plutôt dans l’être que dans le faire », souligne Alain Bilodeau.
Êtres présent à la communauté, c’est également le but que s’est fixé Sébastien Lafontaine, intervenant à la Mission Sainte-Clothilde à Kitcisakik. Diplômé en théologie de l’Université Laval, il a cheminé avec plusieurs milieux d’Église, dont la communauté de l’Épi et le Centre Agapè.
Ce charpentier traditionnel, marié, père de cinq enfants, dont deux jumeaux, et beau-père d’un adolescent de 14 ans, a d’abord tissé des liens professionnels avec les Autochtones de la région de Val-d’Or où il vit. « J’ai réalisé mon premier stage en menuiserie en 2010 à Kitcisakik. »
Ses rencontres avec les Autochtones l’ont sensibilisé à leur réalité. Sa femme, Isabelle, travailleuse sociale, a également été touchée par le vécu de certains membres de ces communautés, en particulier les enfants. Un jour, avec son ancien conjoint, elle avait reçu en famille d’accueil une petite fille d’une communauté autochtone. « C’était en plein hiver. La petite n’avait pas de mitaines, pas de bas. Cela l’avait marqué », se rappelle Sébastien Lafontaine.
Avec le temps, ils prennent contact avec sœur Renelle Lasalle, alors missionnaire auprès des communautés anicinabek de Kitcisakik et de Lac-Simon. Aujourd’hui, ils sont mandatés par Mgr Guy Boulanger, évêque de Rouyn. « Nous devons être présents un minimum de 16 heures par semaine auprès des Anicinabek de Lac-Simon et de Kitcisakik », explique-t-il.
Une communauté qui s’effrite
Durant l’été 2020, toute la famille se retrouve auprès de sœur Renelle sur la presqu’île du Grand Lac Victoria où traditionnellement la communauté de Kitcisakik se réunit durant la période estivale. Désignée comme lieu historique par le ministère de la Culture et des Communications, la presqu’île était surtout utilisée par la communauté pour vivre des rituels et se rassembler en période estivale. Sur le site se trouvent une trentaine de maisons en bois et l’église Saint-Clothilde datant de 1863.

« Je travaillais sur un toit, tandis que mes enfants jouaient avec les jeunes de la communauté et que ma femme animait des temps de prière avec sœur Renelle. L’intégration passe beaucoup par l’observation. Nous les observons et ils nous observent. L’année dernière, j’ai peint un patio. Les jeunes voulaient m’aider. »
Grâce à ses séjours, il remarque que le modèle d’Église qui est vécu là est le même que partout ailleurs au Québec. « C’est le même que chez les Blancs [pratiquants]. Les Autochtones vont à la messe le dimanche. » Cependant la très grande majorité des Autochtones ont déjà « tout balancé » indique-t-il.
Ce constat est également partagé par Jocelyne Guénard. « Ceux qui sont restés, malgré le scandale des pensionnats autochtones, font la différence entre l’Église et les humains qui ont fait des erreurs. Je ne sais pas comment on va être capable de voir une Église animée, je ne sais pas comment nous pourrons le faire. Il faut que les jeunes reviennent. Il faut d’autres personnes pour épauler les aînés catholiques. J’ai l’impression que les traditionalistes autochtones vont chercher plus de jeunes. »
Alain Bilodeau partage aussi cette vision. Il se demande si l’Église catholique est prête à s’inculturer en prenant des traits de la culture autochtone et de sa spiritualité. « Je pense que oui. Mais cela prend des leaders sur le terrain, c’est-à-dire des personnes laïques de la communauté qui veulent faire avancer les discussions et colorer la spiritualité chrétienne de spiritualité traditionnelle. »
Solidarité
Néanmoins, de belles choses se vivent au sein de ces communautés. Jocelyne Guénard constate que les aînés catholiques partagent et aident au nom de Jésus Christ.
« C’est vraiment une communauté qui s’entraide. Il y a beaucoup de pauvreté. Il y a beaucoup de services qui se rendent. Moi, je pense que la solidarité et la pastorale sociale sont présentes. Par exemple, lors des funérailles, des personnes s’occupent de ramasser les sous pour payer les services funéraires. D’autres organisent la maison pour accueillir le cercueil pour les jours d’exposition. Il y a un comité d’accueil qui se forme. Certains préparent le makocan, le repas communautaire, qui est organisé la veille des funérailles. Il y a aussi le partage de vêtements, de denrées alimentaires, la soupe populaire organisée à l’occasion. Les chasseurs partagent leurs surplus de gibiers qui sont entreposés dans les congélateurs de la maison des aînés pour être distribués à ceux dans le besoin. »
Sébastien Lafontaine est conscient d’accompagner une forme d’Église en train de mourir. « Isabelle et moi accompagnons la suite des choses. Il faut rassembler les cendres pour que se rallume la flamme. Les enfants sont-là et ils nous observent. C’est comme cela que je comprends l’espoir. »
Alain Bilodeau est tout aussi optimiste. « Moi j’ai confiance. Ce n’est pas mon job. C’est le job de Dieu. »
Pour sa part, Mathieu Lavigne, directeur de Mission chez nous, organisme catholique qui cherche à promouvoir la solidarité chrétienne avec les peuples autochtones, croit que ces nouveaux missionnaires « en milieu autochtone vivent de manière intense et directe ce que la société québécoise toute entière est appelée à faire, soit se placer à l’écoute, entrer en dialogue, vivre la rencontre et accepter d’être transformé par elle. Je crois que cette présence en milieu autochtone, ancrée dans une conception de la mission qui est respect mutuel et gratuité, peut donner de beaux fruits, en favorisant le rapprochement entre les peuples, et en témoignant d’une Église qui tend la main à l’autre humblement, sans rien attendre en retour. »
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