L’ampleur des changements dus à la diminution des ressources humaines et financières au sein de l’Église catholique et de ses institutions conduit à interroger l’état des lieux de la pastorale sociale au Québec. Afin de brosser un portrait de la situation, Présence propose un dossier alimenté par des rencontres avec des intervenants de différents milieux. Dans ce quatrième texte, Hugo Saez rencontre deux responsables de la pastorale auprès des travailleurs migrants temporaires. Soyez à l’affût d’un nouvel article du dossier chaque lundi.
Venu en visite au Canada il y a maintenant plus d’un an, le rapporteur spécial de l’ONU avait affirmé que le traitement réservé aux travailleurs migrants pouvait être assimilé à de l’esclavage moderne. Un terme choc reconnu par la sphère catholique québécoise, qui multiplie les initiatives pour améliorer les conditions de vie de ces travailleurs au nom du christianisme social.
Depuis plusieurs décennies et en raison de l’assèchement exponentiel des terres agricoles dans leur pays natal, plusieurs milliers de travailleurs viennent œuvrer dans les champs du Québec. Un changement de cap vers une vie meilleure qui s’accompagne de nombreux enjeux sur le plan social. Daniel Pellerin, responsable du service de solidarité sociale pour le diocèse de Saint-Jean Longueuil, et Alessandra Santopadre, responsable du programme de parrainage, réfugiés et demandeurs d’asile pour l’archidiocèse de Montréal, dressent un portrait peu reluisant de l’état du terrain actuel.
Une situation critique
Outre la barrière de la langue, à quels défis sont confrontés les travailleurs saisonniers agricoles ? « Dans plusieurs parties du Québec, ceux-ci souffrent d’isolement. Parfois, nos bénévoles sont appelés par des personnes psychologiquement fragiles et ce sont souvent des jeunes qui partent loin de chez eux pour la première fois de leur vie », expose Alessandra Santopadre.

« Souvent, les gens se retrouvent dans des genres de baraques, dans une chambre où tu peux avoir quatre lits, donc il y a une très grande promiscuité. Il arrive aussi que les installations sanitaires ne soient pas suffisantes », renchérit Daniel Pellerin en se rappelant de travailleurs qui avaient été privés de chauffage au sein de leur logement durant l’hiver.
Des problématiques qui ne datent pas d’aujourd’hui et qui ont provoqué la réaction de la communauté catholique du Québec. Alors que différentes activités étaient déjà organisées telles que des tournois de soccer ou encore des célébrations religieuses en espagnol, la Table interdiocésaine de pastorale auprès des travailleuses et des travailleurs migrants agricoles (TIDPTMA) a vu le jour à l’automne 2005. Regroupant plusieurs diocèses du Québec, cette table de consultation « a été créée pour échanger sur nos pratiques et sur ce que l’on pouvait observer sur le terrain, pour s’assurer que les travailleurs puissent travailler en toute dignité et en ayant connaissance de leurs droits », mentionne Daniel Pellerin.
Deux revendications
C’est ensuite en 2017 que le Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ) a été reconnu comme une organisation nationale. « Le réseau comporte des bénévoles catholiques et s’est étendu à d’autres groupes d’appartenance issus des milieux communautaire, universitaire et syndical », précise Daniel Pellerin, qui est aussi président du conseil d’administration de ce principal organisme de défense des droits des travailleurs migrants agricoles au Québec.
Actuellement, un travailleur saisonnier agricole se voit octroyer un permis de travail fermé. Cela signifie qu’il arrive au Québec pour une durée déterminée et œuvre pour un employeur unique, sans avoir la possibilité de changer de lieu de travail. C’est pourquoi le RATTMAQ demande, auprès du gouvernement, la délivrance de permis ouverts et la possibilité d’une résidence permanente pour ces travailleurs.
« Un travailleur peut être victime d’abus psychologiques, économiques, voire physiques et sexuels. Sauf qu’à cause de son permis de travail fermé, il ne peut pas aller voir ailleurs. Puis comme leur permis ne peut pas être transformé en résidence permanente, ils sont obligés de rentrer dans leur pays d’origine par la suite », s’indigne Alessandra Santopadre. « Ce n’est pas encore gagné, c’est un long processus », prévient Daniel Pellerin.
« Le problème n’est pas réglé »

Toutefois, malgré certains témoignages qui font parfois froid dans le dos, le responsable du service de solidarité sociale pour le diocèse de Saint-Jean Longueuil tient à rapporter « qu’il y a des milieux de travail où les relations sont très bonnes ».
« Toutes les fermes n’abusent pas des travailleurs saisonniers agricoles. Avec mon équipe, on visite des fermes où tout se passe bien. Il ne faut pas généraliser, le mal n’est pas partout », ajoute Alessandra Santopadre.
Augmentation des contrôles, libération de la parole et accroissement de la préoccupation des communautés envers les problématiques rencontrées par ces travailleurs : même si « les choses changent doucement », il y a eu du progrès ces dernières années. Même si le chemin reste encore long.
« Les évêques font en sorte qu’il y ait au moins une personne qui porte un dossier autour de la pastorale sociale dans leur diocèse, mais la responsabilité des droits de la personne ne relève pas seulement de nous : on doit aussi travailler en concertation avec les partenaires du milieu communautaire et de la société civile. On fait ce que l’on peut avec les moyens que l’on a », expose Daniel Pellerin.
Continuer à se mobiliser
À l’heure actuelle, les diocèses font face à des enjeux en matière de ressources financières et humaines. De ce fait, la question des travailleurs saisonniers agricoles n’est pas toujours traitée.
« Tant que des chrétiens et des chrétiennes vont se préoccuper de la chose, les diocèses seront incités à agir. Mais je ne pense pas que ce soit dans leur mandat de mobiliser des gens là-dessus. Si les évêques s’aperçoivent que des gens s’y intéressent, ils vont les supporter et promouvoir leurs actions. Mais le soutien institutionnel n’est pas égal partout au Québec, car les diocèses n’ont pas les mêmes ressources », conclut le président du conseil d’administration du RATTMAQ.
















































