L’Église Unie du Canada, l’une des confessions issues de la Réforme protestante, célèbre cette année ses cent ans, un anniversaire malencontreusement passé quasi inaperçu. Pourtant, en termes de nombre de membres, l’Église Unie est la deuxième organisation religieuse au pays après l’Église catholique. La célébration principale s’est déroulée à Montréal le 10 juin dernier à l’église Saint-James, lors d’un culte multilingue et télévisé à la grandeur du pays. Retour sur un siècle d’unité, de défis et de témoignage chrétien au cœur de la société canadienne.
Pourquoi l’Église Unie?
Si la naissance officielle de l’Église Unie remonte à 1925, cette date est en fait l’aboutissement de près de quarante ans de pourparlers entre diverses confessions protestantes. En effet, dès 1886, toutes les Églises protestantes au Canada avaient mis sur pied des comités pour examiner leur union. Dès 1902, elles avaient entrepris des discussions plus formelles.
Plusieurs causes expliquent cette tendance au regroupement. La première est l’expérience pionnière de l’Ouest canadien. Après la fondation du Canada en 1867, un nouveau et très vaste territoire qui s’étend de l’Ontario à la côte du Pacifique s’ouvre à une foule d’immigrants, colons, commerçants et cultivateurs de toutes origines et de toutes confessions. Bientôt naissent des communautés et, en milieu rural, des «églises d’union» qui rassemblent des protestants de multiples dénominations. On commence même à rêver d’une grande Église protestante, une seule grande maison.
En second lieu apparaît la volonté de bâtir une réalité ecclésiale protestante spécifiquement canadienne, capable de se distinguer dans son témoignage, sa théologie, ses pratiques et son mode de gouvernement. Tout en préservant la vision globale, les idéaux humains, les valeurs sociales et les standards moraux issus de la conception anglo-saxonne du monde, on souhaite une Église différente des «Églises mères» d’Angleterre, d’Écosse et d’ailleurs.
S’ajoute à cela un indéniable engagement envers la justice sociale. Toutes les Églises protestantes avaient participé, à divers degrés et de multiples manières, au christianisme social. Il s’agit d’un mouvement qui prend au sérieux l’insertion et l’implication de l’Église dans les combats quotidiens de la population pour mettre fin aux maux de la société : la pauvreté, l’alcoolisme, la violence et le crime.
Enfin, à ces mouvements de fond va s’ajoute la tragédie collective que sera la Première Guerre mondiale. Même si aucun combat n’a eu lieu en sol canadien, de nombreux jeunes hommes (et femmes) en ont expérimenté les horreurs dans leur chair et leur âme. L’impératif de la paix dans le monde a posé la question de l’unité chrétienne avec une poignante acuité. Pour atteindre l’idéal d’une paix durable, il faut commencer quelque part, et pourquoi pas ici, au Canada ? De très nombreux chrétiens estiment que c’est à eux de montrer l’exemple en s’engageant sur le chemin de l’unité pour faire la volonté de Dieu : «Que tous soient un» deviendra la devise de la nouvelle Église. Lors de sa constitution en 1925, l’Église Unie ne se voit pas seulement comme une Église d’union, mais aussi comme une Église qui rassemble, qui dialogue avec les autres, et qui témoigne de la justice essentielle à la paix : une Église «unie et unifiante».
Trois Églises fondatrices
Cette année-là, trois des Églises protestantes présentes au Canada, l’Église méthodiste, l’Église congrégationaliste et l’Église presbytérienne (plus exactement les deux tiers de cette Église, car environ 30 % des presbytériens refusèrent d’entrer dans la nouvelle Église et continuèrent leur route séparément sous le nom de l’«Église presbytérienne au Canada») se sont fusionnées pour fonder l’Église Unie du Canada. À ces Églises fondatrices s’ajoute l’Union locale des Églises de l’Ouest canadien (ces églises rurales multiconfessionnelles dont nous avons parlé plus haut). Par respect pour l’originalité de leur propre confession et pour s’assurer de conserver leurs caractéristiques spécifiques, les baptistes et les anglicans avaient quitté les négociations en cours de route. Les symboles des trois Églises fondatrices figurent sur l’écusson de l’Église Unie.
Le 10 juin 1925, à Toronto, une assemblée de 10 000 personnes ratifie l’entente en un culte solennel d’action de grâces et fonde la nouvelle Église qui fête aujourd’hui son centième anniversaire. C’était la toute première fois, à part quelques tentatives locales en Europe, que, depuis la Réforme en 1517, donc depuis plus de quatre siècles, des Églises protestantes s’unissaient au lieu de se diviser ! La création de l’Église Unie du Canada a eu un grand retentissement dans le pays, mais aussi dans le monde et servira de modèle à d’autres regroupements : l’Église Unie d’Australie, l’Église Unie de Belgique, l’Église Unie de l’Inde du Nord…
En remplissant son mandat comme «Église unie et unifiante», l’Église Unie du Canada s’est enrichie de plusieurs unions depuis 1925. Le 4e Conseil général de l’Église Unie (1930) a approuvé l’union avec le Synode de l’Église des méthodistes wesleyens des Bermudes. Le 22e Conseil général (1966) approuva le projet d’union avec la Conférence canadienne de l’Église évangélique des Frères chrétiens (Evangelical United Brethren Church), une union qui devint effective le 1er janvier 1968.
Et les francophones dans tout ça ?
L’Église Unie du Canada comprend aujourd’hui environ 2 800 paroisses réparties en seize régions; elle s’étend sur tout le territoire canadien et se veut une Église qui s’affiche en anglais et en français (et en certaines langues autochtones). Soulignons toutefois que nous pouvons faire remonter l’origine de la composante francophone de l’Église Unie aux débuts mêmes de la Nouvelle-France, dont le tout premier gouverneur, Pierre du Gua de Mons, était un protestant. Plus précisément, les racines des paroisses francophones d’aujourd’hui remontent aux années 1840 avec l’œuvre de la Société (multiconfessionnelle) missionnaire canadienne-française.
Pour les franco-protestants du Québec, l’union de 1925 a été accueillie dans la joie et l’espérance. C’était une façon de se retrouver en un seul corps, de rassembler toute la famille. Cependant, en dépit des espérances suscitées, la communauté francophone ne s’épanouira pas dans l’Église Unie. C’est plutôt un lent déclin qui s’amorce alors, à la grande déception des responsables. Mais ça, c’est une autre histoire…
Par David Fines
Article écrit à partir d’informations tirées du site internet de l’Église Unie
ainsi que du livre Des loups dans la bergerie (Fides, 2002, 451p.) de Jean-Louis Lalonde
avec l’aimable autorisation de l’auteur














































