Le rapport 2025 de la Commission pontificale pour la protection des mineurs, rendu public le jeudi 16 octobre, évalue les mesures de prévention prises les évêques catholiques du monde entier envers les victimes d’agressions sexuelles dans leurs propres diocèses.
Le rapport questionne aussi les services mis en place par les autorités diocésaines afin d’accompagner les victimes et les survivants «sur leur chemin de guérison et de réparation».
Onze années après la création par le pape François de la Commission pontificale pour la protection des mineurs (CPPM), six années après le Sommet sur la protection des mineurs dans l’Église catholique et la promulgation du motu proprio Vos estis lux mundi, ce rapport annuel de 103 pages doit reconnaître que des «défis persistants empêchent la mise en œuvre» de pratiques efficaces de réparation dans les diverses Églises locales.
Plusieurs diocèses, déplore-t-on, n’ont même pas rendu public le protocole de protection des personnes mineures et vulnérables qu’ils devaient obligatoirement rédiger et faire connaître à tous les fidèles. Une victime a déclaré à la CPPM «avoir demandé à consulter ce protocole pendant plus de cinq ans, sans jamais y parvenir».
Président de la CPPM, l’archevêque français Thibault Verny déclare aujourd’hui que «la protection [des mineurs] est la condition sine qua non pour que l’Évangile soit audible et crédible» aujourd’hui.
Cette commission pontificale propose donc aux conférences épiscopales des différents continents un «vade-mecum opérationnel» en six points.
Six recommandations
La première recommandation faite aux évêques est d’accueillir, d’écouter et d’aider les victimes d’agressions sexuelles qui dénoncent les traitements qu’elles ont subis aux mains de prêtres et de religieux. Les Églises locales doivent donc s’empresser, explique le rapport annuel, de «créer des espaces sûrs où les victimes et les survivants peuvent partager leurs expériences».
On recommande aussi aux évêques de «publier des déclarations officielles qui reconnaissent le tort causé et assument la responsabilité de l’Église dans son ensemble». Ces excuses seront publiques, précise-t-on. Des excuses privées doivent aussi être remises à chacune des victimes et à leurs familles.
De plus, les diocèses doivent veiller à ce que les victimes d’abus aient accès à un soutien spirituel et psychothérapeutique. La CPPM exige même que «ce soutien soit systématique» et qu’il soit «assuré par une structure professionnelle et solide», à l’extérieur si possible des structures ecclésiales que les victimes craignent trop souvent de fréquenter de nouveau, y compris de nombreuses années après que des abus aient été dénoncés.
Le rapport annuel recommande de «fournir aux victimes et aux survivants une aide financière adéquate au regard des frais encourus du fait des abus, y compris les soins médicaux et psychologiques». L’Église doit assumer la responsabilité de ces frais, estime-t-on, car il s’agit «d’un élément vital du processus de guérison».
Des réformes institutionnelles et disciplinaires sont plus que nécessaires nécessaires, estiment les auteurs de ce rapport annuel. Ils recommandent ainsi l’adoption de «sanctions significatives pour les auteurs des abus ou ceux qui les ont laissés faire». On ajoute aussi que traduire les coupables en justice est un autre élément essentiel «pour la réparation, parce que cela encourage la responsabilité, la transparence et la reconnaissance de la gravité des torts infligés».
Enfin, il est recommandé de «mettre en œuvre des programmes de sensibilisation destinés au clergé, aux religieux et aux fidèles afin d’encourager un processus de guérison collective», notamment dans les diocèses où des agressions ont été dénoncées.
L’avis d’un expert
Le théologien Jean-Guy Nadeau, un spécialiste des abus sexuels dans l’Église et dans la société, a été invité à réagir aux recommandations de la CPPM.
Il annonce d’abord au journaliste qui l’interroge qu’il est furieux. Un passage du rapport annuel lui aurait-il fortement déplu? Non, dit-il, «je suis en colère parce que je viens d’apprendre que dans un diocèse québécois, une victime présumée semble avoir été complétement lésée dans ses droits».
«La personne s’est fait emberlificoter par une procédure occulte et en apparence biaisée dont elle n’a pu avoir le résultat que verbalement. En droit civil, on est plus respectueux des droits des victimes, bien que les procédures restent très difficiles pour elles. L’Église est encore loin de son mantra d’être du côté des victimes», dit-il.
Cet événement, troublant et très récent, justifie amplement la publication et la lecture attentive du rapport de la CPPM, estime l’auteur d’Une profonde blessure (Médiaspaul, 2020). Jean-Guy Nadeau a pris soin d’annoter son exemplaire et en a souligné les passages les plus percutants. Durant l’entrevue qu’il a accordée à Présence-info, il en citera même plusieurs extraits.
Il reconnaît d’abord que certaines recommandations de la CPPM ne sont pas nouvelles. «Cela fait des années que l’on en parle». C’est le cas des structures d’accueil et d’écoute. Mais il note que les auteurs du rapport insistent pour que ce soient «les autorités ecclésiales elles-mêmes qui écoutent les gens et non pas des subalternes». Cela veut dire que, pour la CPPM, les victimes méritent «d’être écoutés de façon significative».
Il apprécie, dans la première recommandation, l’idée de créer des «espaces sûrs. Mais «nous n’avons rien de tel», fait-il remarquer. «Ici, nous avons plutôt des comités qui vont recevoir les victimes présumées et qui vont ensuite transmettre [à l’évêque], sous forme de plainte, ce qu’ils ont entendu. Un bureau des plaintes, ce n’est pas un lieu de dialogue et ce n’est certainement pas une cellule d’écoute, une structure que la France a créée.»
Cela va de soi, Jean-Guy Nadeau est bien d’accord pour que les évêques publient des excuses publiques où ils reconnaissent les torts causés par l’Église. Mais ils doivent dénoncer leur propre inaction et le silence qu’eux-mêmes et leurs prédécesseurs ont gardé durant des décennies devant ces abus et ces violences sexuelles.
Sanctions significatives
La grande nouveauté de ce rapport se trouve toutefois au cœur de la cinquième recommandation, celle consacrée aux sanctions disciplinaires. La CPPM y préconise l’adoption de «sanctions significatives» pour les auteurs d’abus. Mais le théologien attire l’attention sur la deuxième partie de cette recommandation. On entend sanctionner avec sévérité «ceux qui ont laissés faire [les auteurs des abus]».
Et c’est là qu’il s’empresse de citer le rapport annuel. «À la page 26, on utilise même le terme ‘’coupables’’ pour qualifier ‘’ceux qui ont laissé faire’’».
«Les coupables sont non seulement ceux qui ont abusé sexuellement des enfants ou des adultes vulnérables, mais aussi ceux qui ont laissé faire les abus en omettant sciemment de demander des comptes aux agresseurs, exposant ainsi les victimes/survivants à des abus supplémentaires.»
Il cite aussi ce paragraphe : «Les coupables incluent aussi ceux qui, en gérant mal les signalements d’abus, ont traumatisé encore davantage les victimes/survivants tout en leur refusant la vérité, la justice et la réparation».
De telles affirmations, «c’est très fort», estime le théologien Jean-Guy Nadeau. Une nouveauté en fait dans le langage ecclésial, dit-il. «Des experts en ont déjà discuté. Des commissions d’enquête aussi. Mais ici, c’est écrit dans un rapport officiel, de très haut niveau, dans des termes très forts».
















































