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Entrevue avec Mgr Maurice Couture

Plaidoyer pour un catholicisme bienveillant

  • Mgr Maurice Couture dans la chapelle de la Maison provinciale des Religieux de Saint-Vincent de Paul, à Québec.
  • Mgr Maurice Couture recueilli dans la chapelle de la Maison provinciale des Religieux de Saint-Vincent de Paul, à Québec.
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2016-01-21 11:57 || Québec Québec

Complet noir, croix pectorale et col romain: l’apparence est austère, mais les propos résonnent comme des coups de tonnerre. À 89 ans, Mgr Maurice Couture parle toujours avec verve et fébrilité de son Église et de la société québécoise. De celles qu’il a connues, certes, mais surtout de celles dont il rêve.

Archevêque de Québec de 1990 à 2002, il a de son propre aveu toujours évité de jouer à la belle-mère avec ses successeurs, les cardinaux Marc Ouellet et Gérald Lacroix. Il est récemment sorti de sa retraite discrète pour prononcer l’homélie lors des funérailles de l’ancien maire de Québec, Jean-Paul L’Allier.

Installé dans un grand salon de la Maison provinciale des Religieux de Saint-Vincent de Paul, il évoque l’époque où l’Église était omniprésente dans la société.

«On occupait beaucoup de place comme Église, on en occupait trop.»

Au cours des dernières années, il a suivi de près les débats sur la laïcité au Québec. «J’ai l’impression qu’on n’est pas capable d’atterrir parce qu’on est encore en pleine crise. Et comme on a de la misère à trouver comment se comporter par rapport au religieux, les notions sont tellement emmêlées, je ne vois pas qu’on soit tellement mûrs», dit-il au sujet d’une éventuelle loi qui encadrerait plus clairement la laïcité.

Aide médicale à mourir

Se redressant sur son fauteuil, il enchaîne sur le cas de la loi québécoise sur l’aide médicale à mourir qui est entrée en vigueur en décembre 2015. Il reconnait que sur ce dossier, le message de prudence des évêques du Québec n’a pas tellement été écouté, y compris chez les catholiques.

«Ça passe très mal, même parmi nos gens. C’est comme si tout à coup mourir dans la dignité c’était avoir un beau grand sourire », poursuit-il, prenant un air béat ironique. «Voyons. Ça veut dire quoi exactement? On a inventé des expressions de ce genre-là, qui sont très typiques de ce que le monde ordinaire attend, si bien qu’on en arrive à ne plus en faire une question morale», regrette-t-il.

«Mourir dans la dignité pour moi, ce serait être près d’eux et leur faire sentir qu’ils sont aimés et qu’on les a encore dans nos bras. Je pense que les gens qui demandent de mourir ont l’impression d’être à charge. Ils ont l’impression de ne plus être utiles dans la société. Je comprends que des gens – dans nos sociétés – disent: ‘je suis un poids, je ne sers plus à rien’. Mais s’ils sont entourés, et si dans notre société on crée une mentalité où l’on dit à notre monde qu’on est utile jusqu’au bout, et qu’on est aimés de sa famille, c’est pas la même chose pantoute! Un mourant qui est à bout de nerfs, vous le prenez par la main et vous lui parlez à l’oreille, et le sourire vient.»

Rester fidèle à ses convictions

Loin d’être atterré par les évolutions législatives au Québec, il affirme qu’il ne faut pas cesser de faire valoir ses convictions pour autant.

«L’important n’est pas que ça passe, c’est qu’on ait été fidèles au message du Christ, au message de l’Évangile. C’est ça qui est important. Et il faut que ce soit dit, même si ça passe mal, et même si on nous dit que ça passe mal parmi nos adeptes.»

Devant une opinion publique mouvante, il estime que c’est le rôle des responsables spirituels de rester fidèles à leurs croyances. Ce qui ne les dispense pas d’être à l’écoute et de faire preuve de compréhension face aux problèmes du monde.

«C’est notre monde, ça là. Et on l’aime ce monde-là. Puis ce monde-là n’est pas méchant, mais il est bombardé de tout bord et il pense ça. Bon. Moi je dois continuer à dire ce que nous considérons comme étant la vérité selon l’Évangile, et puis vivre avec. Et aimer le monde.»

L’Église catholique, avec l’Année de la miséricorde, choisit de s’engager dans cette voie. Il applaudit l’approche du pape François qui, en choisissant ce thème, encourage des remises en question sur diverses approches au sein du catholicisme. L’essentiel, observe Mgr Couture, est de rappeler aux gens qu’ils ne sont pas rejetés. C’est notamment le cas de l’attitude à adopter à l'égard les personnes divorcées et remariées, un dossier délicat qui était au cœur du Synode sur la famille à Rome l’automne dernier.

Divorcés-remariés et avortement

Aux yeux de l’ancien archevêque de Québec, les divorcés-remariés ont même été au cœur de son «plus beau souvenir» de son pastorat lorsqu’il était évêque. Il avait organisé une journée de récollection discrète dans les bureaux diocésains. «Qu’on ne se contente pas de dire que ces gens ont leur place dans l’Église, mais qu’on trouve des moyens pour qu’ils aient cette place!»

Puis, l’archevêque-émérite bifurque vers la question de l’avortement. Il se dit pro-vie, mais tient surtout à saluer, dans le cadre de l’Année de miséricorde, la proposition d’absolution destinées aux femmes ayant vécu un avortement.

«Ça ne veut pas dire qu’on efface le péché, mais ce sont des humains. J’en ai jamais rencontré qui ont pris ça à la légère. J’en ai rencontré très peu qui n’avaient pas des relents. Les pro-vie souvent, les exaltés pro-vie, prennent bien trop ça comme argument. Je déteste cette approche-là. Bien sûr que je suis pro-vie! Mais mon Dieu, me semble qu’il y a moyen d’être pro-vie sans toujours afficher des enfants sanguinolents qu’on a tués», tonne-t-il. «Ce qui est dérangé, c’est qu’on en est arrivé à dire: c’est insupportable de mettre un enfant au monde quand on ne sera pas capable de lui donner ce qu’il faut.»

«Si on voit dans l’Église une institution qui conserve ses positions mais qui est capable de montrer de la compréhension, de l’accueil, je trouve que l’année de la miséricorde est une mausus de belle occasion qui nous est donnée de faire ça. C’est sous l’égide d’une vision que le nouveau pape nous apporte: allez dehors, ne vous contentez pas de rester en-dedans avec votre petite gang, allez, allez dans le monde!»

Contrer le repli sur soi

Mgr Couture estime qu’il est temps pour l’Église de plonger et de prendre le tournant de la miséricorde. L’ennemi à abattre, c’est le repli sur soi.

«Les vocations qui viennent d’elles-mêmes, très souvent, c’est le fruit d’un catholicisme très conservateur. Ce sont des jeunes de bonnes familles. Et les groupes un peu refermés recrutent bien. Alors que nos grands séminaires qui sont nécessairement plus ouverts ont beaucoup de misère à attirer. C’est le résultat de ce que notre Église est devenue», analyse-t-il.

Au contraire, Mgr Couture est convaincu qu’il est temps pour l’Église d’être audacieuse. Il appuie par exemple la proposition faite par l’archevêque de Gatineau, Mgr Paul-André Durocher, l’automne dernier, pour que le magistère réfléchisse à la possibilité d’avoir des femmes diacres. Selon l’archevêque-émérite, il s’agit d’une possibilité «assez évidente».

«Le statut social de la femme n’est plus le même [qu’avant]. Pour remplir les tâches que les diacres ont à remplir, les femmes parfois seraient meilleures…»

Mgr Couture, qui a grandi dans une famille de cultivateurs de Saint-Pierre-de-Broughton, croit que ça fait longtemps que les femmes mériteraient une meilleure place au sein de la société.

«Quand j’étais jeune, les femmes étaient bien plus instruites que les hommes. Toutes faisaient leur primaire. Les hommes lâchaient des fois après la 3e ou la 4e année. Mon père avait trois ans de scolarité, ma mère en avait dix-sept. Qui est-ce qui menait à la maison? Qui tenait les comptes? À qui on référait?»

Sa mère, bien entendu.

Un monde qui passe

Dans les couloirs de la Maison provinciale des Religieux de Saint-Vincent de Paul, la tranquillité règne. Les membres de la communauté ne sont plus aussi nombreux qu’il y a quelques décennies.

La maison fermera ses portes dans quelques semaines et les résidents devront être relocalisés ailleurs. C’est notamment le cas de Mgr Couture, qui devra quitter ce lieu qui représente une grande partie de sa vie.

Dans la chapelle, il montre où il s’est allongé sur le sol lors de son ordination. Dans l’allée centrale, il évoque en souriant la fois où lui et d’autres jeunes avaient coulé le béton pour le plancher, lorsque la maison était en construction dans les années 1940.

Il confie quelques souvenirs, comme la fois où un confrère estimé est décédé dans un accident de voiture alors qu’il n’était qu’au début de la trentaine. La communauté rassemblée dans la chapelle avait longuement pleuré sa mort.

Souvenirs tristes et heureux se côtoient dans son regard. Pas d’amertume, pas de déchirement, mais la conscience de voir passer un monde qu’il a aimé.

Et la joie de voir advenir un monde qu’il veut continuer d’aimer.

 

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