« Je n’ai jamais vu une pareille insistance sur les données qui sont fournies par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) pour dire que la crise n’est plus attendue, elle est déjà là », déclare André Beauchamp, prêtre théologien et spécialiste en environnement. Il analyse ainsi pour Présence l’exhortation apostolique du pape François, rendue publique le 4 octobre dernier.
Dans son texte intitulé Laudate Deum (Louez Dieu), le pape exprime ses profondes préoccupations concernant la sauvegarde de « notre planète éprouvée », de la « Maison commune. » Il estime que les réactions ne sont pas à la mesure de l’ampleur de la crise, « alors que le monde qui nous accueille s’effrite et s’approche peut-être d’un point de rupture. »
Le pape interpelle chacun de nous sur les effets du changement climatique, en précisant que les conséquences seront de plus en plus préjudiciables à la vie et aux familles de nombreuses personnes. « Nous en ressentirons les effets dans le domaine de la santé, de l’emploi, de l’accès aux ressources, du logement, des migrations forcées, etc », prévient-il.
Cri de détresse
André Beauchamp considère que le pape lance « un cri d’urgence », et insiste pour faire comprendre aux climatosceptiques que la crise n’est pas une hypothèse. Elle est plutôt un fait qui nous oblige maintenant à agir, explique M. Beauchamp.
En effet, le pape fait observer que les manifestations du changement climatique sont flagrantes, même si certains essaient « de les nier, de les cacher, de les dissimuler ou de les relativiser. »
« Nul ne peut ignorer que nous avons assisté ces dernières années à des phénomènes extrêmes, à de fréquentes périodes de chaleur inhabituelle, à des sécheresses et à d’autres gémissements de la terre, qui ne sont que quelques-unes des expressions tangibles d’une maladie silencieuse qui nous affecte tous », ajoute le pape François.
Devant ce « drame qui nuit à tout le monde », il convient d’adopter d’importants changements.
M. Beauchamp, qui a été aussi ancien secrétaire général du ministère de l’Environnement du Québec, mentionne qu’il s’agit là de la partie la plus importante de l’exhortation, qui invite l’humanité à se corriger en cessant de polluer.
À ses yeux, la crise d’aujourd’hui est le résultat de la pollution d’il y a 10 ans ou 15 ans. Si on arrêtait maintenant de polluer, on aurait encore des effets qui vont s’accumuler pendant 15 ans avant qu’on ait quelque chose de concret. « Si on attend, comme objectif, uniquement 2050-2060, là ce serait catastrophique absolument », alerte le spécialiste en environnement.
Destinataires du message
M. Beauchamp, également ancien président du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), indique aussi que le pape François rappelle ceci: « On ne peut pas prendre le prétexte de sa foi pour ne rien faire, ça nous concerne radicalement. On ne doit plus interpréter le texte biblique Dominer la terre d’une manière isolée, il faut réintégrer ça dans une vision globale. »
Le prêtre théologien répète que le message du pape ne s’adresse pas uniquement aux catholiques, mais à tout le monde. Il intervient huit ans après la Lettre encyclique Laudato si’ sur la sauvegarde de la Maison commune, et qui est un portrait de la situation. Le document montrait que le paradigme technocratique a pris de place dans la pensée humaine; ce qui serait une déviation de la pensée.
Avec Laudate Deum, spécifie le prêtre, le pape « revient avec beaucoup d’insistance sur l’urgence d’agir dès maintenant, et il attaque de front des théories de transhumanisme ou de saut en avant dans un nouvel âge. »
L’exhortation apostolique est publiée à quelques semaines de la tenue à Dubaï, aux Émirats arabes unis, de la COP28, la conférence internationale de l’Organisation des Nations unies sur les changements climatiques. Le pape tient à lancer un appel aux participants qui sont mis devant leurs responsabilités.
« Cette conférence peut être un tournant si elle démontre que tout ce qui a été fait depuis 1992 était sérieux et en valait la peine, sans quoi elle sera une grande déception et mettra en péril tout le bien qui a pu être accompli jusqu’à maintenant », lit-on dans le message.
Responsabilités
Par ailleurs, le pape François dénonce le fait que certains imputent la responsabilité du dérèglement climatique aux pauvres, qui feraient beaucoup d’enfants.
« Mais la réalité est qu’un faible pourcentage des plus riches de la planète pollue plus que les 50% plus pauvres de la population mondiale, et que les émissions par habitant des pays les plus riches sont très supérieures à celles des pays les plus pauvres », rapporte-t-il.
André Beauchamp dit que le pape a pris la peine de nommer les grands pollueurs tels que la Chine et les États-Unis. Il considère cet acte comme de « l’audace » de la part du chef de l’Église catholique romaine. Le spécialiste en environnement s’étonne que ces pays n’aient pas encore réagi à ce courage du pape François.
Réactions de citoyens
Présence a recueilli les avis de quelques citoyens à la sortie du sanctuaire Marie-Reine des cœurs, dans l’arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve.
« Pour Dieu, la terre représente notre Maison commune. Nous devons bien l’entretenir, c’est-à-dire bien prendre soin de notre maison. J’approuve sans réserve l’exhortation du pape », a affirmé Ruben.
Daniel partage lui aussi l’exhortation apostolique. « La planète va mal et cet appel du pape, à quelques jours de la COP28, est un véritable signal aux grands pollueurs. Mais chacun de nous doit poser des actes efficaces », estime Daniel.
Pour le père Gilbert, rencontré sur les lieux, l’exhortation du chef de l’Église catholique romaine a toute sa raison d’être. « C’est une mise en garde », pense-t-il, tout en précisant qu’on doit poser des gestes concrets pour protéger notre environnement.
Par ailleurs, André Beauchamp croit que l’exhortation apostolique peut avoir également une autre signification. Elle pourrait constituer un appel du pape à son successeur.
« C’est un homme qui voit venir sa mort de manière très claire, et je pense que c’est un cri qu’il lance pour obliger son successeur à tenir compte de ça. Ça me semble évident, c’est le cri d’un homme qui est proche ou de la démission ou de la mort, et qui brûle ses vaisseaux pour s’assurer que le suivant n’oublie pas cette question-là », avance le prêtre théologien.

















































