Disons-le franchement. La carte postale qui illustre ce texte n’est pas très réussie. Très foncée, elle dévoile une foule de gens, tous bien mis et coiffés, qui s’agglutinent à l’orée d’un bois. Des drapeaux et fanions, impossibles à identifier, semblent accrochés à une corde entre les arbres ou tenus par des gens habillés tout en blanc.
Au verso de la carte postale, il n’y a rien. Pas de date, ni de mots ou souvenirs griffonnés par celui ou celle qui s’est procuré cette image. Le nom du photographe n’y paraît pas non plus.
Heureusement que l’imprimeur – dont le nom même est inconnu – a indiqué à quel événement se rapporte cette image. C’est une « bénédiction de la croix » à l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal.
Cette carte postale bien intrigante a été récemment offerte dans un site d’enchères en ligne. Le prix demandé était très bas, une indication qui ne trompe pas. Le vendeur ne croyait pas qu’il pourrait obtenir une somme intéressante pour cette pièce, visiblement ancienne, mais à l’allure peu invitante.
Les archivistes David Bureau et Martin Brideau, respectivement de l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal et de la Province canadienne de la Congrégation de Sainte-Croix, n’étaient pas du même avis.
Des cartes postales montrant l’Oratoire Saint-Joseph, ils en ont vu des centaines. Mais voilà, celle offerte en ligne propose une vue inédite des lieux et d’un événement que les deux archivistes ont cherché à identifier.
Après quelques fouilles, ils ont découvert cet article, paru dans la revue mensuelle Annales de Saint-Joseph (aujourd’hui la revue L’Oratoire), qui relate la tenue d’une procession en l’honneur de saint Joseph ainsi que la bénédiction d’une croix sur le Mont-Royal le 7 septembre 1913.
« On a trouvé », lance l’archiviste David Bureau.
La carte postale représente à coup sûr une petite partie de l’immense foule qui participe à la procession annuelle d’une statue de saint Joseph donnée et bénite par le pape Pie X en septembre 1909. Les pèlerins partent de la petite chapelle du frère André, érigée devant la crypte actuelle alors inexistante, et « montent encore plus haut, pour contempler une belle et grande croix de bois, nouvellement plantée peu loin de l’endroit où, dans un avenir que nous voudrions prochain, s’élèvera la future église ».
Le 7 septembre 1913, plus de 3000 personnes ont participé à cette procession de la statue de Saint-Joseph et à la bénédiction de la croix « nouvellement plantée ». La carte postale obtenue aux enchères pourrait donc illustrer la bénédiction de cette année-là puisqu’on croit y déceler – la carte n’est vraiment pas claire, on l’a déjà mentionné – un bois bien droit tout au centre de la photographie.
Quelle valeur?
Une telle illustration, obtenue pour quelques dollars, méritait-elle un meilleur prix? David Bureau n’en sait rien. Mais l’archiviste note que « cette carte postale a déjà 110 ans », qu’elle « a traversé les époques » et qu’elle a connu sans doute plusieurs propriétaires.
Il sait aussi qu’une carte postale, « c’est un objet assez éphémère ». À bien y penser, cette photo de l’Oratoire aurait pu être envoyée à quelqu’un en Italie ou en Espagne et « elle aurait été perdue à jamais », dit-il.
« D’un point de vue archivistique, cette carte est précieuse car elle ouvre une fenêtre sur une pratique qui est là depuis les débuts, soit les processions d’une statue de saint Joseph. »
« Ce qui est particulier, et on a en ici une preuve illustrée, c’est qu’on ajoute à ces processions une bénédiction de la croix. »
Pour David Bureau, cette activité, tenue habituellement en septembre, a un objectif très précis. Les pèlerins qui se rassemblent sur la montagne veulent « convaincre l’archevêque de Montréal du bien fondé de construire sur le Mont-Royal une église consacrée à saint Joseph ».
L’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal est sans doute le monument le plus représenté sur les cartes postales consacrées à Montréal. Les collectionneurs peuvent aujourd’hui se procurer d’innombrables cartes de la crypte (1917), de la chapelle votive (1949) ou encore de la basilique (1956). Mais les cartes antérieures à ces constructions sont rares. Cette carte postale de la bénédiction de la croix est finalement plus intéressante qu’elle n’y paraît. Heureusement que celui qui l’a mise à l’enchère n’a pas consulté les archivistes David Bureau et Martin Brideau.
















































