Le pape François est mort un lundi de Pâques. Il attendait peut-être un rappel supplémentaire de la résurrection de Jésus avant d’aller le rejoindre. J’ai fini de lire Espère (Albin Michel, 2025, 400 pages), son autobiographie, le Vendredi saint précédent. J’aurais souhaité qu’il reste encore longtemps, pour poursuivre sa mission d’humanisation de l’Église.
Espère contient une réjouissante révélation. Je vais vendre la mèche tout de suite parce qu’elle explique tout le reste : Jorge Mario Bergoglio n’était pas un mystique exalté, un personnage sacré ou un chef de secte; c’était un homme ordinaire, que sa foi chrétienne faisait vivre en le branchant sur l’essentiel.
Quand on voudra en faire un saint dans quelques années, ce qui arrive presque toujours avec les papes, je suis sûr, connaissant sa propension à l’humour, qu’il se pliera de rire au ciel. François, c’était sa force, son charme, son charisme, était un humain comme nous.
Ne l’appelez pas, comme certains de ses prédécesseurs le revendiquaient pour eux, Vicaire de Jésus-Christ, Successeur du prince des Apôtres, Souverain, Patriarche ou Sa Sainteté, mais simplement « évêque de Rome » ou, mieux encore, François.
Toute sa vie et toute sa pensée se caractérisent par cet esprit de croyant ordinaire. Quand il raconte l’épisode de son appel à la vocation, il n’embouche pas la trompette. Le 21 septembre 1953, relate-t-il, à Buenos Aires, au début du printemps, il s’apprête à aller faire la fête avec des amis à l’occasion de la Journée nationale de l’étudiant. En passant devant une église, il ressent le besoin d’y entrer. Il y trouve un prêtre, se confesse et ressort de là avec la conviction qu’il sera prêtre lui aussi. Ce n’était pas prévu, ce n’était pas le plan, mais c’est ça.
Attention, précise-t-il toutefois. « Il ne faut pas croire qu’en ce jour de septembre je suis resté foudroyé, comme par quelque chose qui vous cloue sur place une fois pour toutes. » C’est plutôt une pensée, une idée, soudain, qui l’habite, qui va et qui vient, mais qui le quittera plus. « Quand je lis la conversion de saint Paul, dit François, ce qui lui est arrivé sur la route de Damas le jour où son cheval l’a désarçonné, je pense que pour lui aussi, ça s’est passé comme ça. Je ne pense pas qu’il ait compris tout de suite : il est allé dans le désert, puis en Arabie, et puis il est retourné à Damas… Les processus humains sont lents, ils ont besoin de temps pour mûrir. » Pas de magie, pas de miracles, donc, mais du temps, de la réflexion et de l’ouverture d’esprit à l’égard de l’inspiration. On parle bien, ici, d’un processus humain.
Simplicité et crédibilité
François, évidemment, reconnaît le rôle du divin dans l’affaire — « la foi est avant tout une grâce divine », note-t-il —, mais il insiste sur le fait que la foi « est aussi un acte humain, et partant un acte culturel ». Si miracle il y a, dans l’histoire, il relève moins d’une Providence interventionniste que de la transmission.
François dit avoir reçu « la première annonce chrétienne » de sa grand-mère paternelle et ajoute que « cela a été magnifique » parce qu’il a appris « à croire comme on apprend à parler », c’est-à-dire en dialecte et en toute simplicité.
C’est dans cet esprit qu’il s’oppose aux réactionnaires qui souhaitent réanimer la messe traditionnelle en latin avec tous ses flaflas. « Souvent, écrit-il, cette rigidité s’accompagne de toilettes recherchées et coûteuses, de dentelles, de rubans, de chasubles. Ce n’est pas un goût pour la tradition, mais une ostentation de cléricalisme, qui n’est rien d’autre que la version ecclésiastique de l’individualisme. Non pas un retour au sacré, mais tout le contraire, une mondanité sectaire. »
Les catholiques identitaires, qui se réclament de la religion dans le combat pour la préservation d’une identité culturelle qui serait menacée par la présence de personnes d’autres ethnies sur le territoire national, ne trouvent pas plus grâce à ses yeux. On n’aime pas Dieu, insiste-t-il, quand on est incapable d’aimer ses frères et sœurs humains, aussi différents de nous soient-ils.
Un pontife, ça pontifie. François, lui, souhaitait plutôt inspirer par l’exemple. Saint Ignace d’Antioche, rappelle-t-il, affirmait que « mieux vaut être chrétien sans le dire, plutôt que de le dire sans l’être ». Il ne s’agit pas tant, selon François, d’être croyant que d’être crédible. À un jeune qui lui demande ce qu’il doit dire pour convaincre ses amis agnostiques et athées d’embrasser le christianisme, François répond : « Rien. La dernière chose que tu dois faire, c’est parler. D’abord, tu dois faire. Alors, celles et ceux qui voient comment tu vis, comment tu gères ta vie te demanderont : pourquoi tu le fais ? Alors, tu pourras parler. »
Et même à cette étape, la prudence et la modestie s’imposent. « Dieu, explique François dans cet esprit, aime particulièrement les questions » parce que ce sont elles qui nous mettent en route. « Si une personne affirme qu’elle a rencontré Dieu avec une certitude totale, ajoute le pape, il y a quelque chose qui cloche. Si quelqu’un a les réponses à toutes les questions, c’est la preuve que Dieu n’est pas avec lui. Cela veut dire que c’est un faux prophète, qui instrumentalise la religion, qui l’utilise à ses propres fins. »
Le message vaut aussi pour ceux qui prétendent faire la guerre au nom de Dieu. « En effet, écrivait François en compagnie de l’imam Ahmed al-Tayeb en 2019, Dieu, le Tout-Puissant, n’a pas besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens. »
Politique de François
La seule certitude dogmatique que François revendique dans ce témoignage est la suivante : « Dieu est dans la vie de chaque individu. Il est dans la vie de chacun. Même si la vie de quelqu’un a été un désastre, s’il l’a détruite par des vices, par la drogue ou par quoi que ce soit d’autre, Dieu est dans cette vie. […] Et Dieu ne se borne pas à rasséréner sur le plan psychologique, ce n’est pas un anxiolytique. Il fait beaucoup plus : Il nous offre l’espérance d’une vie nouvelle. Il permet de ne pas rester emprisonné dans son passé, quel qu’il soit, et de commencer à regarder le présent d’une autre façon. »
Ce message s’adresse à tous, bien sûr, mais ses destinataires privilégiés sont les pauvres et les opprimés. François, là-dessus, est très clair. « Se soustraire à cette identification, écrit-il, revient à diluer la Révélation, à mystifier l’Évangile, à en faire du folklore, de l’ostentation et non une présence. Car, pour les chrétiens, il n’y a pas d’autre “premier” que “les derniers seront les premiers”. » Ces derniers, précise François, sont ceux et celles qui sont malades, pauvres, socialement marginalisés, torturés, violés, victimes de la guerre ou migrants au péril de leur vie.
On peut bien dire que la foi catholique n’impose pas d’idées politiques spécifiques, mais il reste que toute politique qui ne vient pas en aide aux pauvres et aux opprimés sur un plan structurel est antichrétienne.
François, qui dit avoir « toujours été intéressé par la politique », va même jusqu’à écrire « que les communistes nous ont volé la bannière, parce que la bannière des pauvres est chrétienne », comme en témoigne le passage de l’évangile dit du « jugement dernier » (Matthieu 25, 31-46), dans lequel Jésus déclare que c’est la bonté à l’égard « de ces plus petits de mes frères » qui constitue l’ultime critère du salut.
Même s’il dénonce sans ménagement « l’économie qui tue, qui exclut, qui affame, qui concentre d’énormes richesses entre les mains de quelques-uns aux dépens de beaucoup, qui multiplie les pauvres et abaisse les salaires, qui pollue, qui suscite la guerre », François, évidemment, n’est pas communiste.
Il rappelle que « l’Évangile s’adresse à tous et ne condamne pas les personnes, les classes, les conditions, les catégories, mais plutôt les idolâtries, comme cette idolâtrie de la richesse qui rend injuste, insensible aux cris de ceux qui souffrent ». Au passage, il salue le travail des prêtres des bidonvilles argentins, en notant que « celles et ceux qui disent que la religion est l’opium du peuple, un récit rassurant pour aliéner les personnes, seraient bien inspirés d’aller faire un tour dans les villas : ils verraient comment, grâce à la foi et à l’engagement pastoral et civil, ces endroits ont progressé de manière inimaginable, malgré des difficultés colossales ».
Partisan de la théologie du peuple, une branche de la théologie de la libération, moins axée que cette dernière sur la lutte des classes, mais soucieuse, elle aussi, du bien commun et de l’option préférentielle pour les pauvres, François n’hésite pas à redire, dans son autobiographie, tout ce qu’il doit à Esther Ballestrino de Careaga, une militante marxiste qui, dit-il, lui a appris « à penser la politique ». Pendant ses études en génie chimique, François a eu « cette grande dame », biochimiste de profession, comme enseignante. Elle lui faisait lire, raconte-t-il, des revues socialistes et communistes qui lui donnaient matière à penser.
Issu d’une « famille radicale » — des réformistes de centre gauche, dirait-on aujourd’hui —, François accueille les enseignements politiques de cette « femme extraordinaire » avec ouverture d’esprit. Quand elle sera menacée par la dictature de Videla, à partir de 1976, il l’aidera notamment en cachant ses livres marxistes. Militante du mouvement des Mères de la place de Mai qui réclame la libération des prisonniers politiques et le retour des disparus, Esther Ballestrino sera enlevée et sauvagement tuée par la police politique argentine. « Je l’aimais beaucoup », écrit François.
La honte, la fraternité et l’espérance
Ce pape, je le répète, ne se prenait pas pour un saint ou pour un croyant d’exception. « Je suis un pécheur, dit-il. C’est la définition la plus juste. » Pour lui-même et pour l’Église, il réclamait la « grâce de la honte » et demandait miséricorde pour leurs manquements passés, présents et à venir.
Il plaidait avec vigueur et émotion pour le droit de chacun de vivre dignement dans son propre pays et pour l’accueil des migrants quand le premier droit n’est pas respecté. Il plaidait aussi contre la guerre et le commerce des armes — « nous ne sommes pas neutres : nous sommes dans le camp de la paix » —, pour la fin du conflit en Ukraine, pour l’application des accords d’Oslo en Israël et Palestine, pour la démocratie et toujours, toujours, pour « une distribution plus équitable des ressources » et pour la sauvegarde des cultures et de la nature, qui n’est pas, pour un catholique, un simple environnement, mais la Création elle-même, un don de Dieu.
Sur certains sujets qui fâchent — comme la place des femmes et des homosexuels en Église —, on sentait que François aurait voulu aller plus loin que la belle ouverture dont il témoignait, mais qu’il se retenait pour éviter de mettre le feu. Dommage.
Le pape François, je ne vous apprends rien en l’écrivant, était un catholique. Ce que révèle cette autobiographie, c’est qu’il l’était comme un homme, comme un humain, comme un simple croyant. Il avait reçu, de sa famille, ce don, qui avait changé sa vie en mieux, et il voulait le transmettre parce que l’espérance et l’amour qu’il porte, au quotidien, sont le sel de la terre, de la vie.
« En fin de compte, écrit-il dans Espère, un chrétien triste est toujours un triste chrétien. » L’espérance chrétienne, avec François, n’avait pas une face d’enterrement. Avec lui, la fraternité prenait le pas sur le paternalisme. Il inspirait plus qu’il en imposait. Je l’aimais.
















































