Tous les Québécois qui s’intéressent à la spiritualité connaissent Alain Crevier. Ce journaliste a animé l’émission Second regard, consacrée à ce thème, pendant 24 ans, jusqu’en 2019, année où Radio-Canada, dans une décision malavisée, a mis fin à ce rendez-vous télévisuel. Les fidèles de l’émission se souviennent de la remarquable bienveillance dont Crevier faisait preuve à l’égard de divers points de vue en la matière.
Ce qu’on sait peut-être moins, toutefois, c’est que Crevier, malgré son intérêt pour les questions spirituelles, est un mécréant. Il l’écrit en toutes lettres dans Être (Édito, 2024, 300 pages), l’essai qu’il vient de publier sur les quêtes de sens contemporaines. La foi, confie-t-il, « je ne la connais pas, ne la comprends pas ».
La spiritualité sans manuel
Né en 1956, Crevier est donc un boomer. Il était adolescent quand le catholicisme a perdu son ascendant sur la société québécoise. Dans son livre, il parle de « la révolution du dimanche » pour évoquer cette époque. « Nous sommes donc sortis de ces centaines d’églises construites avec ferveur par nos grands-parents et nos ancêtres, laissant le curé seul avec tout ce patrimoine religieux sur les bras. Nous étions libres », écrit-il.
Or, les « grandes questions existentielles » qu’il croyait avoir laissées derrière lui avec l’abandon du vieux catholicisme sont revenues le hanter plus tard. « Curieusement, note-t-il, cette fois, elles sont plus intenses, plus difficiles, puisque nous n’avons plus l’arsenal des réponses que Monsieur le curé martelait sans cesse, petit catéchisme en main. »
Son ami, le célèbre curé rebelle Raymond Gravel, s’en désolait et lui avait « confié son désarroi devant nos valeurs abandonnées ». Pour Gravel, nous étions en danger de perdre nos repères.
Crevier, au contraire, et c’est là la ligne directrice de son livre, se réjouit de la situation. « J’aime cette idée de ne plus avoir le manuel des réponses aux questions existentielles, explique-t-il. C’est une bonne chose. Une très bonne chose, même ! À nous maintenant de réinventer le sens de nos vies ! Et, avec un peu de chance, de réécrire les questions. » Pour Crevier, « cette matière spirituelle sans forme définitive est un trésor inespéré » puisqu’elle nous invite à nous responsabiliser dans notre quête de sens.
Tout le travail de Crevier, à Second regard et dans ce livre, s’inscrit dans cette logique. Comme il n’y a plus de sens qui s’impose par la transmission intergénérationnelle, il revient à chacun de mener sa quête, raison pour laquelle l’exploration dans tous les azimuts devient la voie à suivre.
Et cette quête, Crevier, dans Être, la mène à sa façon, c’est-à-dire celle d’un athée de bonne foi en recherche de sérénité et convaincu que le partage de ses trouvailles peut bénéficier à tous, qui en feront bien ce qu’ils veulent.
Crevier rencontre un meurtrier en quête de pardon ainsi que des proches de victimes qui ont offert ce pardon à ceux qui les ont tragiquement blessés pour toujours. Il va à la prison de Bordeaux pour discuter avec l’aumônier des lieux afin de comprendre ce qui le motive à accompagner des criminels. Il raconte le drame d’un père qui se sent coupable de ne pas avoir pu empêcher son fils de glisser vers la criminalité.
Ces histoires sont touchantes, voire édifiantes, mais elles nous laissent dans le brouillard. Qu’en conclure? Qu’en tirer comme leçon? Qu’il y a du bon monde, mais que ça n’empêche pas les épreuves de survenir? C’est peu, me semble-t-il, et ça tend à confirmer la thèse de l’abbé Gravel selon laquelle, sans repères moraux un peu substantiels, on se retrouve bien démuni.
Mourir libre
Crevier, comme nous tous, chérit la liberté individuelle, qui est assurément un des fleurons de la modernité. Il en voit une manifestation dans l’aide médicale à mourir, qui nous donne la liberté de choisir le moment et la manière de notre mort. « L’aide médicale à mourir, écrit le journaliste, est le reflet pur et simple de tout le chemin que le Québec a parcouru depuis l’obscurantisme religieux dominant. » Aux personnes qui se scandalisent de cette légalisation de l’euthanasie, Crevier rétorque que le vrai scandale, « c’est la démence qui ruine des vies et des amours » ou la souffrance insupportable.
Ce point de vue, consensuel au Québec, se défend, mais il fait l’impasse sur certains éléments importants de ce dossier. Qu’en est-il, en effet, de ceux qui choisissent l’aide médicale à mourir parce qu’ils se sentent abandonnés par un système de santé déficient, comme celui qui s’installe au Québec de nos jours?
Question plus embêtante encore: qu’en est-il des proches de la personne choisissant cette option, qui doivent parfois subir son choix? L’humain vit avec et grâce aux autres. Sans lui enlever sa précieuse liberté individuelle, ne peut-on pas croire que, à l’heure ultime, ces autres comptent encore?
Crevier rapporte un échange qu’il a eu à ce sujet avec un spécialiste des questions éthiques. L’homme, à l’évidence, est profondément croyant et affirme qu’il convient de s’en remettre, en matière de vie ou de mort, entre les mains de Dieu. Un tel argument ne convaincra, évidemment, que les croyants dogmatiques.
Plus loin, toutefois, l’éthicien, non sans maladresse, soulève une idée plus troublante en affirmant que « la mort ne nous appartient pas ». Il s’explique en disant que « notre mort est utile aux survivants ». Il se trompe, ensuite, à mon avis, en ajoutant que c’est notre souffrance qui est instructive pour nos proches, mais il n’en reste pas moins que l’idée que notre mort appartienne aussi un peu à ceux qu’on aime, que nos derniers moments, même difficiles, puissent être humainement riches pour nous et pour eux, ne peut être balayée du revers de la main.
Crevier se gausse de cette idée — mal présentée, il est vrai, par son interlocuteur, chantre de la souffrance édifiante — et la rejette radicalement, ratant ainsi une belle occasion de réfléchir à l’aspect relationnel de la mort. Plus loin, pourtant, évoquant le décès de sa mère et ses funérailles, il repense à tous ces gens venus au salon mortuaire pour saluer la défunte et finit par se dire que la mort de sa mère « n’était pas une affaire strictement privée ». La réflexion, toutefois, n’ira pas plus loin.
Chez les bouddhistes
C’est ça qui est frustrant avec ce livre : Crevier va un peu dans un sens, un peu dans l’autre, effleure des questions essentielles, mais nous laisse trop souvent en plan. Il dira probablement que c’est pour ne rien imposer, mais l’impression demeure d’une exploration de surface.
À Katmandou, il rencontre la nonne bouddhiste Ani Chöying Drolma, entrée au monastère pour fuir la violence familiale et devenue, notamment grâce à ses talents de chanteuse, une icône du bouddhisme contemporain. Le journaliste ne cache pas son admiration pour elle, pour son énergie, pour sa sagesse.
Crevier reconnaît n’avoir rien d’un bouddhiste et ne pas être attiré par cette doctrine qui, contrairement à ce que colporte un point de vue occidental mal informé, n’a rien de « chouette ». Les bouddhistes, écrit Crevier, voient le monde comme un lieu de souffrance dont ils cherchent à se libérer. La réincarnation, pour eux, n’est pas une chance, mais un échec. Plus encore, le journaliste avoue ne pas comprendre la vie monastique et douter de son utilité. Néanmoins, il dit aimer la présence des bouddhistes et vouloir « quêter un peu de savoir-vivre et de sérénité […] chez ceux qui savent si bien méditer ». Intéressant, encore une fois, compte tenu, surtout, de l’honnêteté de la démarche, mais un peu mince.
Mais encore ?
En bon journaliste, Crevier joue le rôle du touche-à-tout avec dynamisme et ouverture d’esprit. En visite à Moscou, en 1991, il s’étonne de la renaissance du christianisme orthodoxe après la chute du régime soviétique et se désole, aujourd’hui, de constater les accointances entre Poutine et le patriarche russe Kirill, partisan de l’invasion de l’Ukraine. « De l’union du religieux et du politique, note-t-il avec raison, ne peuvent naître que des catastrophes. »
Crevier relate aussi avec vivacité ses rencontres avec Desmond Tutu, Elie Wiesel, la poète Hélène Dorion, l’écrivain Robert Lalonde, l’infirmier de la rue Gilles Kègle et le médecin Alain Vadeboncoeur. Il y a donc un peu de tout pour tous dans ce livre.
À la fin, toutefois, la question demeure : quel sens tirer de tout ça? Dans l’Himalaya, Crevier, assis sur un banc, vit un moment de grâce pendant lequel il se sent libre. Dans la Cathédrale des géants, sur l’île de Vancouver, entouré d’arbres gigantesques, en présence de membres de sa famille lors d’une promenade, il se sent en connexion avec le reste du vivant. « Il n’y avait que la vie, écrit-il. Et j’y appartenais. »
Ce serait ça, la sérénité et la liberté? Sentir qu’on appartient à la vie? D’accord, aurais-je envie de dire, mais encore? En quoi une telle réponse vaut-elle mieux que celles offertes par les grandes traditions que nous avons délaissées? À l’abbé Gravel, triste devant notre indifférence envers l’héritage catholique, Crevier rétorquait « que les quêtes de chacun, aujourd’hui, sont plus authentiques qu’à l’époque de mon enfance ». Plus authentiques, peut-être, mais plus confuses, aussi, malheureusement. Sinon, comment expliquer que, dans des sociétés d’abondance comme les nôtres, tant de gens souffrent d’anxiété et de fragilité psychique?
Dans le supermarché des croyances, notre liberté, privée de socle culturel, ne court-elle pas le risque de se perdre en passant de coup de cœur en coup de cœur spirituel avant de s’épuiser et de s’abîmer dans l’indifférence? Ça donnerait raison à l’abbé Gravel qui craignait que notre perte de repères nourrisse notre prétention à tout réinventer. Gravel, sa vie en témoigne, ne plaidait pas pour la soumission au magistère, qu’il contestait souvent. Il défendait plutôt l’idée selon laquelle, sans bases culturelles solides en matière de solidarité, on s’exposait à l’errance existentielle.
La force et la faiblesse
Alain Crevier n’a pas la prétention d’être un penseur ou un intellectuel. C’est ce qui fait la force et la faiblesse de son livre. Sa force: voilà un Québécois ordinaire, cultivé, attaché à cette grande conquête qu’est la liberté individuelle et intéressé par les questions spirituelles, qui cherche un sens à sa vie, à la vie, sans théories préconçues. La démarche est noble, captivante, même, et rejoindra de nombreux lecteurs qui se reconnaîtront en elle.
Sa faiblesse: le libre papillonnage spirituel proposé par Crevier, qui aboutit à un éloge flou de « la vie » et du fait d’« être », manque d’armature philosophique. Être qui, quoi, comment? On ne le saura pas vraiment. Il faudra continuer de chercher ailleurs.
D’une certaine manière, le livre de Crevier est à l’image de la spiritualité d’aujourd’hui, bigarrée, intrigante, fascinante, mais menacée par la superficialité. Peut-être parce qu’une spiritualité, au fond, ça ne se magasine pas, ça ne s’essaie pas; ça s’approfondit.
















































