Lire Voltaire (1694-1778), pour un chrétien, est une expérience éprouvante. Le philosophe, en effet, entretient une franche hostilité envers toutes les religions et se montre implacable à l’endroit de l’Église catholique. Sa hargne ne peut être attribuée, comme c’est souvent le cas, à l’ignorance puisque, comme le note Didier Decoin dans son Dictionnaire amoureux de la Bible (Plon, 2009), Voltaire « avait une connaissance parfaite de l’Ancien comme du Nouveau Testament » et avait fait de la Bible « une de ses lectures de prédilection ».
C’est au nom des « lumières de la raison », seul guide qu’il accepte en matière de connaissance et de réflexion, que Voltaire étrille le christianisme et, accessoirement, le judaïsme. La publication, pour la première fois en format de poche, de Dieu et les hommes (Folio, 2023, 352 pages), un ouvrage publié sous pseudonyme par Voltaire en 1769, donne accès aux raisons de la colère antireligieuse du philosophe.
Révélation, bizarreries et violence
Voltaire, d’abord, rejette l’idée d’une Révélation. « Quiconque ose dire, Dieu m’a parlé, est criminel envers Dieu et les hommes, écrit-il. Car Dieu le père commun de tous se serait-il communiqué à un seul? » Il ne rejette pas pour autant l’idée de Dieu, mais affirme que la raison suffit pour l’accepter. « On n’a pas besoin de révélation pour comprendre que l’homme ne s’est pas fait lui-même, et que nous dépendons d’un Être supérieur quel qu’il soit », explique-t-il.
Voltaire en a aussi contre les extravagances de la Bible. Il dit, parlant de l’Ancien Testament, qu’« il n’y a pas une seule page dans la Bible qui ne soit une faute ou contre la géographie ou contre la chronologie, ou contre toutes les lois de la nature, contre celles de l’histoire, contre le sens commun, contre l’honneur, la pudeur et la probité ». Moïse, selon lui, n’a même pas existé.
Au sujet de Nouveau Testament, il souligne l’absurdité de l’épisode de la colère de Jésus contre un figuier ne portant pas de fruits « quand ce n’était pas le temps des figues » et se moque du récit dans lequel Jésus guérit l’oreille d’un garde tranchée par Pierre. « Ne me dites point, écrit-il, que cette aventure est le comble du ridicule, je le sais tout aussi bien que vous. »
Voltaire se scandalise surtout, enfin, de la violence qui accompagne l’histoire du judaïsme et du christianisme. « Le Pentateuque, note-t-il, est le seul monument ancien dans lequel on voie une loi expresse d’immoler des hommes, des commandements exprès de tuer au nom du Seigneur. » Jésus était un doux, reconnaît Voltaire, mais la religion qu’on a fondée en son nom, à coups de fraudes, précise-t-il, a justifié des tonnes de massacres. Le philosophe avance même « la somme de neuf millions quatre cent soixante-huit mille huit cents personnes, ou égorgées, ou noyées, ou brûlées, ou rouées ou pendues pour l’amour de Dieu ».
Objections
On peut, bien sûr, formuler quelques objections à ces critiques voltairiennes. La raison, c’est vrai, ne peut adhérer à l’idée de la Révélation, mais elle ne peut pas, non plus, la réfuter radicalement, raison pour laquelle il s’agit d’une affaire de foi. On peut aussi postuler que la raison ne résume pas toute l’expérience humaine et n’a donc pas à avoir le fin mot en toute matière. Reconnaissons avec Voltaire, cela dit, que la Révélation n’est pas une condition nécessaire à l’idée de Dieu, que la raison permet.
Quant aux bizarreries de la Bible, Voltaire n’a pas tort de les souligner, mais on peut objecter au philosophe que sa lecture littérale des textes, typique des fanatiques qu’il dénonce pourtant, manque de finesse interprétative. On imagine facilement, en effet, que la colère de Jésus contre un figuier ne veut pas dire qu’il n’aimait pas les arbres.
Sur la violence, enfin, on peut chipoter sur le chiffre des victimes, mais il est difficile de ne pas donner raison à Voltaire quand il dit que l’histoire du christianisme est entachée de crimes contre des innocents. Il nous reste alors la consolation de nous dire que les choses, depuis, se sont améliorées et que les croisades sont finies, même si l’Église continue malheureusement de faire des victimes dans ses propres rangs.
Un Dieu universel
Faut-il conclure des piques antireligieuses de Voltaire que ce dernier était athée? D’après Nicholas Cronk, directeur de la Voltaire Foundation à l’Université d’Oxford et responsable de cette édition de Dieu et les hommes, « la question se posait déjà de son vivant, et elle reste ouverte aujourd’hui ». Si on prend le philosophe au mot, toutefois, il s’impose de conclure qu’il était plutôt un déiste.
Dans Dieu et les hommes, note Cronk, Voltaire veut faire la démonstration que « l’existence d’un Être suprême est […] une vérité que la raison peut saisir sans l’aide de la Révélation ». Cherchant à retrouver l’origine de la religion, le philosophe explique qu’un homme constatant le fin réglage de l’univers ne peut qu’en déduire qu’un Être suprême en est le responsable. Plus encore, continue Voltaire, devant la méchanceté des hommes, il faut reconnaître que nous avons besoin de « l’idée d’un Maître éternel qui nous voit et qui jugera jusqu’à nos plus secrètes pensées » afin de mettre un frein à toutes les transgressions. On voit, ici, l’ambiguïté du Dieu voltairien: déduit-on son existence rationnellement ou l’invente-t-on de la même façon?
Une des thèses fortes de Dieu et les hommes est la suivante: tous les peuples, toutes les nations, toutes les religions, malgré leurs différences, placent « un Dieu suprême à la tête de tout » et, dans tous les cas, le but est de « rendre les hommes moins méchants ». En Inde, en Perse, en Égypte, chez les Arabes, les Grecs et les Romains, Voltaire trouve le même modèle, qu’il attribue, justement, à une conclusion de la raison.
Dans son histoire de la religion, Voltaire parle ensuite des Juifs. Ses propos, disons-le, empruntent « un ton qui choque profondément », note Cronk. Le philosophe a une dent contre les Juifs et ne s’en cache pas. C’est, par moments, difficile à supporter. Plus loin, Voltaire pourfend les chrétiens qui « insultent les Juifs leurs pères », mais le chantre de la tolérance, dans ce dossier, n’est pas à la hauteur. Quand il dit que l’Ancien Testament plagie la mythologie grecque, il fait de la critique. Quand il dit que les Juifs aiment l’argent, il est juste odieusement antijuif.
Sur Jésus
Voltaire aimait-il Jésus (qu’il écrit « Jésu »)? Oui, mais comme homme et non comme Dieu ou fils de Dieu, ainsi que le permettent les lumières de la raison. Jésus, note-t-il, n’a jamais dit qu’il était Dieu. C’était « un juste et un sage », qui prêchait « une morale honnête », la même, précise Voltaire, que Sénèque, Platon, Épicure, Confucius et Brama, parce qu’« il n’y en a pas deux ». S’il disait d’aimer Dieu et le prochain, Jésus, qui était juif, n’a jamais songé à fonder une religion.
« Je me flatte de démontrer, écrit Voltaire dans un passage audacieux, que Jésu n’était pas chrétien, qu’au contraire il aurait condamné avec horreur notre christianisme tel que Rome l’a fait; christianisme absurde et barbare, qui avilit l’âme et qui fait mourir le corps de faim, en attendant qu’un jour l’un et l’autre soient brûlés de compagnie pendant l’éternité. »
Sorte de « Socrate rustique », écrit Voltaire, Jésus, injustement condamné à mort par les prêtres de son époque, n’est pas ressuscité — « la résurrection révolte tous les gens qui pensent » — et n’est pas l’instaurateur des dogmes catholiques comme le péché originel, la virginité de Marie et la Trinité. Ces derniers sont plutôt attribuables aux métaphysiciens — « des charlatans », note Voltaire — qui sont allés chercher chez Platon les éléments de la religion chrétienne.
Jésus, insiste Voltaire, n’a rien à voir là-dedans et a plus en commun avec un fakir des Indes qu’avec un pape. Ce qu’il importe de retenir de lui est ce qui, dans sa morale, « est conforme à la raison universelle, à celle de tous les grands philosophes de l’antiquité, à celle de tous les temps et de tous les lieux, à celle qui doit être l’éternel lien de toutes les sociétés ».
Ce qui compte, dans la religion, ce qui la rend nécessaire, conclut Voltaire, c’est la vertu, pas la théologie. « La morale vient de Dieu, clame-t-il, elle est uniforme partout. La théologie vient des hommes, elle est partout différente et ridicule […]. » La morale rassemble ; la théologie divise.
Tolérance et ébranlement
Dans une belle exhortation finale, Voltaire lance une invitation à l’unité des chrétiens de bonne volonté: « Viens chez moi raisonnable socinien, cher quaker, viens, bon anabaptiste, dur luthérien, sombre presbytérien, épiscopal très indifférent, mennoniste, millénaire, méthodiste, piétiste, toi-même insensé esclave papiste, viens, pourvu que tu n’aies point un poignard dans ta poche; prosternons-nous ensemble devant l’Être suprême, remercions-le de nous avoir donné des poulardes, des chevreuils et du bon pain pour notre nourriture, une raison pour le connaître et un cœur pour l’aimer; soupons ensemble gaîment après lui avoir rendu grâces. »
Cette profession de foi déiste ne satisfera pas les chrétiens et les autres croyants qui tiennent mordicus à leur confession spécifique. Reconnaissons-lui, toutefois, le mérite de stimuler fortement une saine remise en question des raisons de nos croyances.
On ne peut, en effet, qu’être d’accord avec Voltaire quand il rejette les interprétations de la Bible servant à justifier la violence envers autrui. « Respectons dans l’Écriture tout ce qui peut faire naître des difficultés dans nos esprits curieux et vains, mais n’en abusons pas pour être durs et implacables », écrit-il dans son Traité sur la tolérance en 1763. Le pape François pourrait en dire autant. « Si vous voulez ressembler à Jésus-Christ, écrit encore le philosophe avec justesse, soyez martyrs, et non pas bourreaux. »
Lire Voltaire, écrivais-je en début de texte, est éprouvant pour un chrétien. C’est vrai, mais une telle lecture ne va pas non plus sans plaisir. Voltaire, en effet, est outrancier, mais il est aussi souvent drôle — « il suffit de deux ou trois bons arguments tels qu’on en voit dans Platon parmi beaucoup de mauvais pour adorer la Divinité » —, chaleureux, comme dans son exhortation finale, et toujours décapant. Ses propos sur l’imbroglio que représente le dogme de la Trinité pour une personne raisonnable ne manquent pas de faire mouche.
Dans son poème Épître à Uranie, publié en 1738, Voltaire exprime son refus du Dieu menaçant mis en avant par les fanatiques, « un Dieu qui nous a faits pour être misérables/Qui nous donna des cœurs coupables/Pour avoir droit de nous punir ». Il oppose à ce Dieu terrible celui que la raison lui a fait connaître: « Entends, dieu que j’implore, entends du haut des cieux/La voix de mon doute sincère./Mon incrédulité ne doit pas te déplaire,/Mon cœur est ouvert à tes yeux,/On te fait tyran, je cherche en toi mon père,/Je ne suis pas chrétien, mais c’est pour t’aimer mieux. »
Bon, ça manque de Jésus à mon goût, mais c’est beau, puissant, et ça ébranle.
















































