La religieuse Suzanne Loiselle n’oubliera jamais ce lundi 31 janvier 2022.
Ce matin-là, on a frappé à la porte du logement qu’elle occupe dans la résidence privée pour aînés (RPA) Mont-Carmel.
Quand elle a ouvert la porte de l’appartement qu’elle habite depuis 2018, un huissier lui a aussitôt tendu un document judiciaire.
La religieuse, cinq de ses consœurs et tous les autres résidents de cette RPA du boulevard René-Lévesque, à Montréal, ont reçu ce 31 janvier 2022, il y a précisément deux ans, un avis d’expulsion identique.
Les 200 résidents apprenaient ainsi que « la Résidence Mont-Carmel fera l’objet d’un changement de vocation à partir du 31 juillet 2022 », qu’elle deviendra à ce moment « un complexe multigénérationnel » et qu’elle « ne sera plus une résidence pour aînés ».
Détresse
Deux années après, Suzanne Loiselle, une religieuse auxiliatrice, se souvient encore de la réaction de plusieurs de ses voisins et voisines.
« Un homme désemparé est venu cogner à ma porte. Pour parler. Pour comprendre le sens de la lettre qu’il venait de recevoir. Des gens pleurent. Je vois plein de détresse. »
« Quelle violence envers des gens vulnérables », avait-elle d’abord déclaré au journaliste de Présence. Puis elle a ensuite lancé que la décision du nouveau propriétaire de modifier la vocation du bâtiment n’est que « du mépris des personnes âgées, de l’arrogance, du capitalisme sauvage ».
Ce qu’Henry Zavriyev, le nouveau propriétaire de la Résidence Mont-Carmel, ne sait pas encore, c’est que parmi les quelque 200 locataires de l’immeuble qu’il a acheté quelques mois plus tôt, il s’y trouve six religieuses auxiliatrices. Ce sont les dernières membres québécoises d’une congrégation religieuse, fondée en France, qui s’est faite connaître pour ses œuvres sociales.
Au Québec depuis 1949, les Sœurs auxiliatrices ont habité dans des quartiers ouvriers comme la Pointe-Saint-Charles et la Petite-Bourgogne, milité dans des syndicats, œuvré auprès d’ex-détenus et de personnes assistées sociales et participé à la Marche mondiale des femmes.
Pas étonnant que ces religieuses aient décidé rapidement de déchirer leur avis d’expulsion et de s’engager dans une bataille pour le droit au logement. Trois d’entre elles ont même intégré l’équipe de coordination du Comité des résidents et résidentes Sauvons le Mont-Carmel, l’organisme qui défend depuis 2022 les locataires âgés devant les tribunaux.
Changer le modèle
Le 31 janvier 2024, deux ans après avoir reçu leur avis d’expulsion, les six religieuses auxiliatrices de la Résidence Mont-Carmel ont voulu souligner cet anniversaire en s’associant de nouveau aux revendications du Comité des résidents.
C’est que la veille, la ministre responsable des Aînés Sonia Bélanger a annoncé le financement d’un programme pour les RPA qui ont des unités de soins. Cette nouvelle mesure financière, a indiqué la ministre en conférence de presse, permettra « de freiner les fermetures [de RPA] et de maintenir l’offre de logements aux personnes aînées du Québec ».
Mais le Comité Sauvons le Mont-Carmel ne voit pas ainsi l’annonce gouvernementale.
Les six membres de ce comité, dont font partie Suzanne Loiselle et les religieuses Marie-Paule Lebel et Gisèle Ampleman, estiment que la ministre Bélanger a, encore une fois, raté une occasion de véritablement « freiner les fermetures » de ces résidences.
Le comité a tenu à dénoncer « l’absence de volonté du gouvernement de la Coalition avenir Québec de légiférer afin d’assurer la protection des droits des locataires et d’interdire le changement d’affectation d’un immeuble à logement, à plus forte raison dans le cas d’une RPA ».
Parce que d’autres propriétaires n’hésitent plus à utiliser la même stratégie qu’Henry Zavriyev a utilisée contre eux il y a exactement deux ans, « c’est le modèle d’affaires des RPA, fondé sur la recherche de profits, auquel il faut mettre un terme », a même conseillé le comité à la ministre Sonia Bélanger.
















































