Quelques jours après sa victoire électorale, Donald Trump dévoile les noms de ceux qui pourraient former son prochain cabinet. Composé de loyalistes issus de la droite dogmatique (libertarienne, religieuse ou nationaliste), celui-ci semble conçu pour mener des politiques radicales qui ébranleront en profondeur la démocratie américaine.
La perspective de sérieuses dérives autoritaires et oligarchiques évoque ce passage de La Cité de Dieu, écrit au 5e siècle par Saint-Augustin:
Sans la justice, en effet, les royaumes sont-ils autre chose que de grandes troupes de brigands! Et qu’est-ce qu’une troupe de brigands, sinon un petit royaume? […] Si cette troupe funeste, en se recrutant de malfaiteurs, grossit au point d’occuper un pays, d’établir des postes importants, d’emporter des villes, de subjuguer des peuples, alors elle s’arroge ouvertement le titre de royaume, titre que lui assure non pas le renoncement à la cupidité, mais la conquête de l’impunité [1].
La pensée classique et la théologie chrétienne enseignent que la grandeur d’un homme d’État se mesure à sa vertu. La tragique ironie, aujourd’hui, est que la corruption, le mensonge, le copinage et le mépris de la justice sociale se justifient– entre autres – par le retour à l’identité chrétienne et aux valeurs traditionnelles.
La différence canadienne
Au Canada, l’année 2025 sera sans doute celle d’un nouveau cycle politique. Après un règne de presque dix ans, les libéraux de Justin Trudeau sont essoufflés et une victoire électorale des conservateurs de Pierre Poilievre est très probable. Or, dans la foulée de l’élection américaine, beaucoup se posent la question: la vague populiste qui a déferlé sur nos voisins du Sud risque-t-elle de s’étendre jusque chez nous? L’écosystème idéologique extrême et bigarré dont s’est entouré Donald Trump mélangeant libertarisme économique, suprémacisme blanc et nationalisme chrétien a-t-il des chances de prendre racine chez nous?
À l’époque de Stephen Harper, la journaliste Marci MacDonald a écrit sur la montée du nationalisme chrétien au Canada: « Agressifs et insistants, ils sont animés par l’impératif farouche de reconstruire le Canada selon un moule biblique [2]. » Leur poids n’est toutefois pas le même qu’aux États-Unis. Face à eux, le parti conservateur a toujours dû jouer les équilibristes: contenter suffisamment les « théo-conservateurs » pour conserver leur vote tout en faisant attention de ne pas effaroucher un électorat plus modéré ainsi qu’une autre frange du parti, davantage intéressé par les questions économiques.
Ajoutons que dans le Canada progressiste et post-national de Justin Trudeau, le centre du débat idéologique sur les enjeux sociétaux est situé bien plus à gauche que chez nos voisins du Sud. En 2023, lors d’une collecte de fonds au Maryland, Joe Biden avait affirmé: « Je suis catholique pratiquant. Je ne suis pas fan de l’avortement. Mais devinez quoi ? Roe v. Wade était juste [3]. » Cette déclaration n’est sans doute pas éloignée de la position de Pierre Poilievre, lui-même catholique et pourtant opposé à toute remise en question de l’arrêt Morgentaler. Pour les organismes pro-vie canadiens associés à la droite religieuse, le chef conservateur se situe en effet parmi les politiciens « pro-avortement et pro-LGBT » [4]. L’offre électorale étant ce qu’elle est, cela ne les empêchera pas de voter conservateur. On comprend toutefois que cet appui ne comblera pas le fossé séparant l’agenda de la droite religieuse d’un éventuel gouvernement dirigé par Pierre Poilievre.
Écouter le malaise de l’électorat
Le Canada n’est évidemment pas à l’abri des dérives que l’on constate aux États-Unis. Des sondages réalisés avant le 5 novembre montrent que les électeurs conservateurs canadiens auraient préféré (de peu) Trump à Harris s’ils avaient pu voter aux élections américaines [5]. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche va probablement conforter ce segment de l’électorat dans ses positions. Pierre Poilievre montre d’ailleurs qu’il sait adopter les stratégies de la droite populiste, quitte à jouer avec le feu en tirant profit du cynisme et de la désinformation. En 2022, alors que le Convoi des camionneurs avait placé la ville d’Ottawa en état de siège, le sens le plus élémentaire de la responsabilité civique imposait de calmer le jeu. L’aspirant chef conservateur en avait plutôt profité pour se faire du capital politique. Or, bien que cela ne présage rien de bon, se contenter de crier au loup ne fera rien pour aider.
Quoi qu’on puisse en dire, si la recette du populisme fonctionne, c’est qu’elle n’est pas uniquement le porte-voix du radicalisme idéologique. La réalité est qu’il existe aussi un fossé entre les valeurs familiales et patriotiques de très nombreux Canadiens et la vision de Justin Trudeau selon laquelle le Canada est un État « post-national » dans lequel il n’y a pas « d’identité fondamentale » [6]. En effet, une étude publiée en janvier 2024 a mesuré que 81% des citoyens canadiens considèrent que l’appartenance nationale implique le partage des coutumes et des traditions de leur pays [7]. C’est d’abord à eux que Pierre Poilievre s’adresse lorsqu’il s’affiche comme un futur premier ministre « anti-woke », défenseur des « valeurs traditionnelles », du « gros bon sens » et de la « liberté ». Que de nombreux électeurs adhèrent à son discours ne signifie pas qu’ils soient intrinsèquement racistes, masculinistes ou homophobes.
Un besoin de reconnaissance et d’appartenance est profondément enraciné dans l’être humain. Aristote parlait de la philia, c’est-à-dire de l’amitié, comme étant le fondement de la cité. Pour instaurer la confiance dans les institutions et mettre en œuvre des politiques justes, il est nécessaire de s’adresser à l’ensemble des citoyens comme à une collectivité unie par une histoire et un destin commun, non comme à des groupes juxtaposés, voire opposés les uns aux autres. À moins d’un revirement inattendu, il est possible qu’au Canada, la gauche traverse un purgatoire de quelques années avant de revenir au pouvoir. Pour renouer avec l’électorat, il serait judicieux qu’elle fasse son autocritique et renoue avec l’horizon universaliste et rassembleur qui lui a historiquement permis d’obtenir des gains concrets en termes d’égalité des droits et de redistribution de la richesse collective.
[1] Saint Augustin, La Cité de Dieu, Livre 5, Paragraphe 23.
[2] Marci MacDonald, « How Canada’s Christian right was built », Toronto Star, 7 mai 2010. [En ligne] https://www.thestar.com/news/insight/how-canada-s-christian-right-was-built/article_09b850b1-2b79-53d4-a092-f955b6309558.html
[3] Melissa Quinn, « Biden says he’s « not big on abortion » because of Catholic faith, but Roe « got it right » ». CBS News, 28 juin 2023 [En ligne] https://www.cbsnews.com/news/joe-biden-abortion-catholic-faith-roe-v-wade-got-it-right/
[4] Voir le site de Campaign Life Coalition : https://www.campaignlifecoalition.com/voting-records/view/level/mp/id/234/name/pierre-poilievre
[5] Philippe J. Fournier, « Donald Trump ne sauvera pas Justin Trudeau », L’actualité, 14 novembre 2024. [En ligne] https://lactualite.com/politique/donald-trump-ne-sauvera-pas-justin-trudeau/
[6] Guy Lawson, « Trudeau’s Canada, Again », New York Times, 8 décembre 2015. [En ligne] https://www.nytimes.com/2015/12/13/magazine/trudeaus-canada-again.html
[7] Christine Huang, Laura Clancy et Sarah Austin, « Language and Traditions Are Considered Central to National Identity », Pew Research Center, 18 janvier 2024. [En ligne] https://www.pewresearch.org/global/2024/01/18/views-on-the-importance-of-customs-and-traditions-to-national-identity/
















































