Sur l’immigration, les changements climatiques et la coopération internationale, tout semble éloigner la vision du monde de Donald Trump et celle du pape François. Alors que le premier mène des politiques agressives et expansionnistes au nom de l’Amérique d’abord, le second défend un pacifisme écologique qui se veut au diapason des périphéries et du sud global. Pourtant, sur le plan des affaires mondiales, il existe un rare point de convergence entre les deux personnalités : l’Ukraine. Une convergence qui, à la lumière de la spoliation dont risque de devenir victime la jeune république, s’avère extrêmement gênante…
Une voix discordante
Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022, la diplomatie vaticane s’est distinguée de la position occidentale pro-ukrainienne. Même si l’incursion des troupes russes en Ukraine fut commise en violation flagrante du droit international et augmentée de graves crimes de guerres, le pape a constamment évité de désigner clairement Vladimir Poutine comme responsable du conflit.
Ainsi, bien que François ait déploré la tragédie humanitaire résultant de la guerre, ses déclarations ont souvent donné l’impression de souffler le chaud et le froid en termes d’orientations diplomatiques. La longue liste de ses déclarations ambigües et embarrassantes comprend la mise en cause des « aboiements de l’OTAN à la porte de la Russie » comme casus belli (acte motivant une guerre), des propos élogieux sur l’héritage de la « grande Russie » impériale et des exhortations à « hisser le drapeau blanc et à négocier » adressées à l’Ukraine. Autant de déclarations qui ont brouillé les relations du Saint-Siège avec Kiev et qui ont conduit les critiques les plus sévères du pape à dépeindre celui-ci comme un porte-voix du Kremlin [1].
Comprendre la position diplomatique de François
Cette dernière accusation est évidemment excessive et ne prend pas en compte la complexité des déterminants de la diplomatie vaticane. En effet, depuis ses origines au XVe siècle, le rôle du Saint-Siège est avant tout de s’assurer de négocier des accords bilatéraux qui préservent les droits des Églises locales rattachées à Rome. Bien des compromis diplomatiques viennent d’une volonté de préserver la liberté des fidèles, y compris, vois surtout, au sein d’États hostiles. Pour François Mabille, il est possible que l’absence de condamnation directe de la part du pape s’explique en partie par le souci de préserver la liberté de l’Église catholique de Russie [2]. (Bien entendu, de nombreux gréco-catholiques ukrainiens feraient observer avec raison que leur liberté religieuse est, elle aussi, directement affectée par le conflit!)
Un autre élément de compréhension est la continuité des efforts de rapprochements œcuméniques entre le Vatican et le patriarcat de Moscou entrepris par Rome depuis Jean-Paul II. Au nom de la réconciliation entre les « deux poumons de l’Europe », tous les papes, y compris François, ont cherché à ménager les sensibilités du patriarche Kirill et de l’Église orthodoxe russe. De façon générale, et malgré l’escalade rhétorique du patriarche en faveur de l’agression militaire russe, tout semble indiquer que le Saint-Siège n’ait pas l’intention de sacrifier des années de dialogues diplomatiques et religieux. D’autant plus que ceux-ci peuvent servir à atteindre des objectifs humanitaires.
S’ajoute enfin la vision du monde propre au pape argentin. Sa conception des conflits armés rompt avec la traditionnelle doctrine de la guerre juste, comme l’atteste ses nombreuses déclarations contre le trafic d’armes et sa vision d’un monde démilitarisé où les ressources attribuées à l’armement seraient redirigées vers les besoins des affamés et des exclus de la mondialisation. Se greffe à cela une certaine méfiance envers le modèle de développement occidental, soupçonné d’hypocrisie, de prédation écologique et de non-respect des traditions culturelles. Toutes ces considérations n’ont certainement pas fait de François un allié de Poutine. Elles furent néanmoins suffisantes pour l’empêcher de soutenir fermement les efforts du camp pro-ukrainien visant à repousser militairement l’invasion russe.
Convergence du pacifisme et de la realpolitik
Aujourd’hui, cette position est mise face à ses propres contradictions. Car c’est bien la fin du conflit, la fin de la livraison des armes et la fin de l’interventionnisme pro-démocratie que promet Donald Trump. Autant d’éléments que le pape lui-même a régulièrement réclamés au cours des dernières années. L’approche sous-jacente aux nouvelles politiques américaines – ouvertement impérialiste et débarrassée de tout scrupule en matière de respect du droit international – est bien entendu aux antipodes du pacifisme humanitaire du pape François qui s’est engagé dans la défense des populations déplacées. On peut d’ailleurs s’attendre à ce que celui-ci s’exprime sur l’accaparement des ressources naturelles ukrainiennes que l’administration Trump cherche à imposer en « compensation » de l’aide américaine. Malgré tout, concernant la défense de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, il demeure que la realpolitik des nouveaux empires et le pacifisme du Saint-Siège se sont donné un improbable et regrettable high five. Alors que l’on souligne les trois ans de l’invasion russe, le moins qu’on puisse faire est de reconnaître que la résistance héroïque du peuple ukrainien aurait bel et bien mérité le nom de « guerre juste ».
[1] « Les propos du pape François sur la “Grande Russie” jugés “scandaleux” en Pologne », Courrier international, 5 septembre 2023
[2] François Mabille, « Le Saint-Siège et la guerre en Ukraine : retour sur les échecs de la diplomatie pontificale », Revue internationale et stratégique, No 131, vol. 3, 2023, p.47-57
















































