Au milieu du XVIIe siècle, Barbe Hallay, jeune femme de Québec, est tourmentée par des démons envoyés – croit-on – par Daniel Viel, comme le raconte l’historienne Mairi Cowan. Ce dernier est mis à mort en 1661, pour des motifs obscurs. Quatre siècles plus tard, qu’en est-il de la sorcellerie au Québec? Le musée Pointe-à-Callière vient de dévoiler son exposition Sorcières : de l’ombre à la lumière qui suit justement l’évolution de la figure de la sorcière depuis la Renaissance. Vanessa Toupin-Lavallée, doctorante au Département de sciences des religions à l’UQAM, a fait partie du comité scientifique pour l’exposition.
Les archives documentent les cas d’une vingtaine de personnes ayant été accusées de sorcellerie en Nouvelle-France. Rien toutefois qui ait pris l’ampleur de la chasse aux sorcières en Europe ou de celle de Salem en Nouvelle-Angleterre, les autorités de la colonie française voulant plutôt apaiser les craintes superstitieuses du peuple et contrôler les débordements.
Si la partie historique de l’exposition au musée Pointe-à-Callière se concentre beaucoup sur l’Europe à partir de la Renaissance, quelques figures de sorcières d’ici sont explorées. On découvre les histoires d’Anne Lamarque, femme indépendante qui aurait possédé un livre magique; Louise Bouchard, fille du roi qui pratiquait vraisemblablement l’herboristerie, ainsi que la Corriveau, devenue une figure du folklore québécois.
Transformation de la sorcière
Mal vue pendant très longtemps, la figure de la sorcière s’est transformée à partir du XIXe siècle pour devenir une figure très positive associée au féminisme, explique Vanessa Toupin-Lavallée. Cette transformation a donné naissance, dans les années 1940 en Angleterre, à la Wicca, mélange de sorcellerie et de néopaganisme qui est maintenant le mouvement de sorcellerie contemporaine le plus populaire au Québec.
Sorcellerie, néopaganisme, quelle différence ? Selon la doctorante, le néopaganisme strict est une religion qui fait revivre les religions préchrétiennes, mais ses pratiquants ne font pas nécessairement de sorcellerie. Aujourd’hui, les plus jeunes sont plutôt dans la sorcellerie. « Ils n’ont pas peur de s’approprier les pratiques de magie qu’on aurait appelées dans le passé magie noire. Il ne faut pas penser négativement, c’est juste une façon plus efficace de travailler avec les esprits », détaille Mme Toupin-Lavallée.
Ce que les gens valorisent dans ces pratiques religieuses est souvent l’acceptation de communautés marginalisées (par exemple les personnes LGBTQ+), la déification du féminin, l’autonomisation, la liberté et le souci de l’environnement. Bien que généralement positives, ces pratiques révèlent des problématiques. « Dans la Wicca, il y a par exemple l’essentialisme du féminin, le fait que la femme est toujours associée à la fertilité », souligne la doctorante.
La sorcellerie catholique
On trouve des sorcières dans toutes les religions et dans toutes les cultures. Sorcellerie n’égale donc pas paganisme, prévient Mme Toupin-Lavallée. Cette association s’est créée au XXe siècle alors que l’égyptologue Margaret Murray fait l’hypothèse que les personnes persécutées pour sorcellerie à la Renaissance étaient païennes. En fait, la majorité des accusées étaient chrétiennes.

En effet, il existe aujourd’hui encore de la sorcellerie chrétienne, folk magic en anglais, ou encore magie des campagnes ou sorcellerie des Appalaches, selon la doctorante. Ces pratiques remontent aux premières générations de colons; elles ont été transmises et transformées.
Parmi ces pratiques magico-religieuses – que les pratiquants ne nomment pas nécessairement ainsi, nuance Mme Toupin-Lavallée –, notons le fait de pendre un chapelet sur la corde à linge pour avoir du beau temps ou d’invoquer un saint pour obtenir un résultat concret.
Justement, une section de l’exposition Sorcières présente une série d’ex-voto offerts à un saint ou une sainte en remerciement d’une guérison ou pour favoriser le rétablissement d’une personne malade. On y trouve également des amulettes de protection de diverses parties du monde (dont des médailles catholiques) et des pratiques catholiques de protection contre le diable, comme les reliquaires, scapulaires ou bouteilles d’eau bénite.
La sorcière au Québec aujourd’hui
Toute une section de l’exposition au musée Pointe-à-Callière est consacrée à la sorcière dans la culture populaire et aux pratiques actuelles.
Selon Mme Toupin-Lavallée, il y a une grande différence selon les cultures en termes de pratiques de sorcellerie. « Par exemple, je pense que chez les francophones, la Wicca continue d’être plus forte, mais les anglophones sont vraiment déjà passés à autre chose. » De plus, la plupart des pratiquants de la Wicca dans la province sont solitaires au lieu de se rassembler en coven, comme cela se fait ailleurs.
Ce n’est pas dire que les sorcières au Québec sont isolées. Par exemple, les sorcières dites nordiques (liées aux spiritualités anciennes scandinaves), explique la doctorante, se rassemblent autour de huit festivals saisonniers inspirés des fêtes anciennes. « Il y a constamment un sens de la communauté. »
Les sorcières ont donc une présence bien réelle dans la province, par leurs pratiques personnelles, leur présence dans les médias ou leur activisme. D’ailleurs, l’exposition se termine sur diverses œuvres d’art dont Women on Pyre de Kiki Smith ainsi que les témoignages de quatre femmes, dont Judith Lussier et Léa Clermont-Dion, qui se disent sorcières et qui soulignent qu’aujourd’hui encore, les femmes qui dérangent sont la cible d’attaques physiques et virtuelles.
















































