« Je suis un citoyen québécois. Est-ce que 54 ans ne sont pas suffisants pour être un partenaire de la société? », revendique le cofondateur et porte-parole de la mosquée de Québec, Boufeldja Benabdallah, lors d’une activité organisée par le secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi sur le thème de l’islamité québécoise.
L’événement a eu lieu le samedi 23 septembre à la mosquée Nour Al-Islam, à Montréal-Nord, et a connu aussi la participation d’Eve Torres, la première femme musulmane portant le Hijab à se présenter aux élections provinciales, et de l’anthropologue Deirdre Meintel.
Durant l’activité qui s’inscrivait dans le cadre des Journées de la paix, les trois invités ont planché sur la notion de ‘’Québécois et musulman’’.
Boufeldja Benabdallah, d’origine algérienne, a partagé son expérience, lui qui est arrivé au Québec en 1969. Trois phases marquent sa vie dans son pays d’accueil.
Trois moments
Pour l’ingénieur forestier de formation, la période allant de 1969 à la fin des années 1980, était la période où « on était bien vu – pas dans le sens de musulmans -, on était des immigrants qui sont arrivés, c’était extraordinaire. » Les gens leur posaient des questions sur leur culture et étaient contents de les voir faire partie de la société québécoise.
Mais la guerre Iran-Irak, l’invasion du Koweït et le kidnapping de diplomates ont fait changer le regard porté sur les musulmans, à en croire le principal intéressé.
« On était interpellé à dire comment ça se fait que vous êtes comme ça? Vous êtes musulmans, donc il n’y a que des guerres uniquement chez vous », s’indigne M. Benabdallah. Il a vécu cette deuxième phase, où on devait s’expliquer « sans arrêt » sur les guerres et les attentats, comme « une gifle incroyable ».
Le porte-parole de la mosquée de Québec explique que la troisième période résulte du deuxième moment. Elle est marquée par la méfiance et la mise en place de « barrures pour empêcher les musulmans de faire la même chose » dans le pays d’accueil. « En gros, on était mal vu », s’aperçoit le septuagénaire.
Il en déduit que la succession de tous ces éléments a conduit à « une déflagration », qui est l’attaque de la mosquée de Québec.
Mais, tout n’est pas négatif pour lui: « Je me sentais dans un pays qui m’a ouvert les bras, un pays dans lequel il y a des citoyens extraordinaires. »
Eve Torres
Pour sa part, la militante féministe et antiraciste Eve Torres, a expliqué les raisons pour lesquelles elle a décidé de quitter la France, où elle est née, pour venir s’établir au Québec en 1999. Celle qui était chrétienne catholique avant de choisir l’islam, savait qu’elle serait « tranquille » au Québec, car les débats sur les questions religieuses et le port du voile agitaient la France. Mme Torres n’était pas déçue à son arrivée.
« C’est ici même que j’ai choisi, dans cette paix de la société, de porter le foulard, parce que je me sentais tellement libre d’être qui je pouvais être », s’est-elle réjouie.
Au fil des années, les changements auxquels elle assistera au Québec feront d’elle une citoyenne engagée.
Elle s’impliquait auprès des mosquées, se prononçait sur les accommodements raisonnables, la charte des valeurs et répondait à bien d’autres préoccupations encore.
« Toutes les populations musulmanes avec lesquelles j’ai échangé dans les différents milieux se posent toujours cette question: ‘’Qu’est-ce qu’on n’a pas fait et qu’est-ce qu’on peut faire de mieux’’? », a rapporté Mme Torres.
« Ne pas noyer le poisson »
L’ancienne candidate de Québec solidaire s’est toujours revendiquée musulmane et québécoise, mais pas sans susciter de réactions négatives. « Si je me dis musulmane et québécoise, les gens vont dire: ‘’Ah vous voyez? Elle est plus musulmane que québécoise’’ », a-t-elle témoigné. Elle a admis que si elle se présentait comme étant québécoise et musulmane, on lui ferait aussi des reproches.
La militante féministe et antiraciste poursuit ses réflexions en laissant croire qu’on se sert de débats sur les musulmans pour cacher les problèmes liés à l’éducation, à la santé et à l’accès au logement. « J’aimerais que le Québec ne nous utilise pas pour noyer le poisson sur des enjeux qui sont beaucoup plus importants », lance-t-elle.
L’organisatrice communautaire plaide donc pour plus de reconnaissance dans la société. « Je pense qu’on mérite une reconnaissance de notre appartenance au Québec un peu plus marquée, un peu plus solide que des fractions d’attention à des moments particuliers dans l’année », souhaite Mme Torres.
Deirdre Meintel et les lieux de culte
Quant à Deirdre Meintel, professeure d’anthropologie à l’Université de Montréal, elle a décrit l’islamité québécoise, en se fondant sur la place des religions dans l’intégration sociale de l’individu. Elle se réfère à des études, qui montrent que les religions permettent à la grande majorité des groupes rencontrés, de s’incorporer dans la société.
La chercheuse associée au Centre justice et foi prend comme exemple la mosquée Nour Al-Islam où se déroulait la rencontre. Pour elle, il s’agit aussi d’un site d’entraide et d’échange d’informations offrant des cours de langue et du mentorat pour les jeunes.
Elle relève alors que les groupes religieux deviennent des lieux d’interactions où se rencontrent des gens de diverses origines, et ce, « sur le même pied d’égalité et dans la fraternité. »
« Une femme immigrante orthodoxe russe a parlé de son église comme la seule place où je ne me ressens pas comme immigrante », cite Mme Meintel. Elle insiste pour dire qu’en Amérique du Nord, « les groupes religieux sont une voie très importante d’incorporation » et également « un lieu de ressourcement symbolique. »
La chercheuse souligne que des études indiquent aussi que, tout comme les groupes religieux qui constituent « un point d’ancrage majeur », les cimetières contribuent à l’établissement à long terme des individus. « Pourtant, ces deux éléments sont presque aussi controversés que les signes religieux », fait remarquer l’anthropologue.
Elle répète que dans le contexte d’immigration, les lieux de culte, en plus des activités religieuses, ont de nouvelles fonctions, en servant de supports communautaires et de sites d’intégration. Les cimetières permettraient aussi cette incorporation, car « se faire enterrer dans sa terre d’adoption signifie un établissement transgénérationnel. »
Après s’être penchée sur le rôle que jouent les groupes religieux dans l’intégration des immigrants, la professeure de l’Université de Montréal a examiné la question de l’identité, en s’interrogeant sur la notion de ‘’vrai Québécois’’. Elle tient à nuancer, à la lumière de travaux de sociologues, que les identités ne sont pas seulement le fait de l’individu, mais elles doivent être approuvées par d’autres personnes dans la société.
« Dans ce contexte, peut-on dire: ‘’Je suis québécoise et musulmane, musulmane québécoise? Difficile pour moi de répondre », avoue Deirdre Meintel.
Elle se demande toutefois si on ne pourrait pas imaginer l’identité québécoise à travers la participation du citoyen aux débats de sa société et à son développement.

















































