L’ampleur des changements dus à la diminution des ressources humaines et financières au sein de l’Église catholique et de ses institutions conduit à interroger l’état des lieux de la pastorale sociale au Québec. Afin de brosser un portrait de la situation, Présence propose un dossier alimenté par des rencontres avec des intervenants de différents milieux. Dans ce deuxième texte, Yves Casgrain donne la parole à des responsables diocésains de la pastorale sociale, un champ d’action névralgique. Soyez à l’affût d’un nouvel article du dossier chaque lundi.
Le concile Vatican II a été à l’origine de nouvelles initiatives dans l’ensemble de l’Église catholique. Ainsi, au Québec, à l’automne 1973, les évêques québécois ont demandé aux diocèses de se doter de répondants en pastorale sociale.
Cette nouvelle fonction au sein de l’Église a cependant suscité beaucoup d’interrogations, comme le soulignait Jean-Paul St-Amand dans le document intitulé Les fondements de la pastorale sociale au Québec[1], publié en 2012 par l’Assemblée des évêques catholiques du Québec. «Une quinzaine d’années plus tard cependant […] les personnes représentant les diocèses continuent de se questionner sur la nature de la pastorale sociale et sur la nécessité de se donner une formation.»
C’est sans doute pour répondre à ces questionnements que l’AECQ met sur pied, le 30 août 1988, la Table provinciale de la pastorale sociale. Cette structure, qui se nomme maintenant la Table de pastorale sociale des diocèses du Québec, regroupe environ 17 responsables diocésains. La majorité des membres sont des agents de pastorale laïques (APL). Certains sont également responsables d’autres dossiers pour leur diocèse, comme le souligne Daniel Pellerin, responsable de la pastorale sociale pour le diocèse de Saint-Jean-Longueuil. «Il y a beaucoup de personnes qui portent plusieurs chapeaux. Cela n’est pas propre à la pastorale sociale, cependant. Des spécialistes, il y en a de moins en moins.»
En outre, certains diocèses – mais pas tous – ont une «table diocésaine» réunissant les agents de pastorale sociale qui interviennent en paroisse. Ces tables diocésaines jouent un rôle capital dans la vie des responsables diocésains et des agents paroissiaux de la pastorale sociale. «C’est mon outil principal», lance Daniel Pellerin. «La table est un lieu de partage d’expériences, de pratiques et de soutien mutuel». Même son de cloche de la part de Louise Royer, responsable de la pastorale sociale pour l’archidiocèse de Montréal. «C’est comme une communauté de pratique. Les agents de pastorale sociale ont besoin d’une formation permanente.»
Bénévolat et formation
L’absence de table diocésaine au sein de certains diocèses s’explique surtout par un nombre insuffisant de personnes responsables de la pastorale sociale pour justifier une telle structure. Dans certains milieux, des agents de pastorale (travaillant pour des paroisses ou des secteurs) ont récemment perdu leur emploi, en raison de difficultés financières éprouvées par leur diocèse. Pour les remplacer, on fait parfois appel à des bénévoles.

«Je ne suis pas certain qu’une pastorale sociale diocésaine peut avoir une qualité professionnelle si elle repose uniquement sur les épaules de personnes bénévoles», croit Daniel Pellerin. Le manque de formation de ces bénévoles est un enjeu, selon lui. «Il faut trouver des collaborateurs, des collaboratrices. Cependant, les former prend du temps. Comme dans n’importe quelle organisation, trouver des « super bénévoles » avec de l’expérience pouvant équivaloir à une certaine formation est difficile. Cette expérience, toutefois, ne remplace pas toujours la formation plus spécialisée que l’on va obtenir dans une faculté de théologie ou en travail social.»
L’absence de formation n’empêche pas cependant les fidèles en paroisse d’agir concrètement pour améliorer la société. «Les gens font de la pastorale sociale bien plus souvent qu’ils ne le pensent. J’essaie de faire le lien entre ce qu’ils font et l’enseignement social de l’Église. Il faut les aider à prendre conscience qu’ils ne sont pas si loin de la pastorale sociale», explique Jonathan Lacasse, responsable diocésain à Trois-Rivières.

Une autre préoccupation exprimée par les responsables diocésains est le fait que l’enseignement social de l’Église n’est pas toujours bien intégré dans la vie paroissiale. Mylène Renaud, responsable de la pastorale sociale pour le diocèse de Chicoutimi, reconnaît que même si ce dossier est une priorité pour l’évêque René Guay, la réalité est parfois tout autre dans les paroisses. «Lorsque nous arrivons sur le terrain, quelques fois les sacrements nous rattrapent. Je ne pense pas que la priorité que donne l’évêque à la pastorale sociale est vécue dans toutes les paroisses.»
Daniel Pellerin est du même avis. «On n’a qu’à regarder dans les faits le temps alloué à la pastorale sociale. On constate alors que c’est la liturgie qui vient en premier.» Bien plus, selon lui, il y a même une forme de concurrence qui s’installe. «Il y a des milieux où on se voit comme en compétition. La pastorale sociale et la pastorale liturgique seraient comme deux choses totalement distinctes. La pastorale sociale se retrouve dans la marge, comme ceux et celles que nous aidons.»
Selon certains, cette fracture, lorsqu’elle est présente, s’explique par le fait que la doctrine sociale de l’Église n’est pas enseignée. «Les encycliques comme Laudato si’ sont rarement reprises par les curés. Pourtant, il y a des choses importantes là-dedans», affirme Louise Royer.
L’ADN de l’Église

Louise Royer pointe également du doigt un préjugé qui est très présent dans certains milieux. «La pastorale sociale est souvent identifiée comme une mouvance de gauche dans l’Église. Moi, j’ai toujours dit qu’il n’y a pas une Église de gauche et une Église de droite. Il y a seulement une Église. Depuis longtemps on militait pour des changements sur le plan politique. Nous demandions plus de justice pour les pauvres, une redistribution des richesses. C’était vu comme socialiste. Malgré tout, l’Église va toujours s’occuper des pauvres. Ce n’est pas une option. C’est dans son ADN!», croit Louise Royer.
Daniel Pellerin renchérit. «Pour moi si on n’allait pas au front pour faire des revendications politiques il manquerait une dimension importante à la pastorale sociale.»
Cependant, quand la pastorale sociale est bien intégrée dans la vie d’une paroisse les résultats sont visibles. «Ici au diocèse Saint-Jean-Longueuil, il y a des agents de pastorale sociale qui ont leur place dans leurs paroisses. Ils interviennent lors des liturgies. Les résultats sont intéressants», souligne Daniel Pellerin. Il cite en exemple la Halte Marie-Rose. «Là, on expérimente la pastorale du seuil. Il ne se fait pas de prosélytisme. On accueille les gens. Et lorsque l’on accueille les gens, c’est le Christ que nous accueillons à travers eux.»
Au diocèse de Chicoutimi, Mylène Renaud parle du travail accompli au sujet des peuples autochtones. «Cela fait trois ans que nous offrons de la formation. Nous interpellons les gens. Je pense que nous rayonnons et que nous avançons dans ce dossier.» Elle souligne également l’héritage de ses prédécesseurs: soupes populaires, Resto du cœur, table de concertation, etc.

À Trois-Rivières, Jonathan Lacasse souligne l’initiative de la paroisse Saint-Cœur-de-Marie, dans la municipalité de Sainte-Thècle, qui a mis sur pied avec d’autres intervenants communautaires La Bonne soupe du cœur. «C’est un projet itinérant qui dessert les cinq villages de la paroisse. Je trouve cela inspirant. Ils ont été à l’écoute de leur milieu et cela fonctionne.»
Tous les responsables diocésains interrogés tissent des liens très étroits avec le milieu communautaire. Plusieurs siègent sur des tables de concertation.
Vent de face
Malgré le vent de face qu’ils doivent affronter, tous sont sur le pont et ne semblent pas vouloir abandonner le navire. «Ce qui me fait tenir? Ce sont les gens! Comme chrétien, je suis appelé à aller à la rencontre de l’autre. Je me sens privilégié! C’est une grâce d’être au service de mon Église, mais encore plus d’être au service de Dieu qui m’appelle à être là et à changer le monde», témoigne Jonathan Lacasse.
«J’aime également la dimension spirituelle qui est présente dans la pastorale sociale» ajoute Mylène Renaud. «Cette idée que l’on doit relever les personnes, apporter la dignité. Il y a quelque chose dans ce message-là qui, s’il est bien compris, est très puissant. Le travail que font les groupes communautaires est tellement beau. Cependant, moi j’aime relier mon travail à ma foi, à Dieu et au Christ. Lorsque l’on accomplit notre mission dans cette veine-là, il y a tellement de pertinence, de cohérence», poursuit-elle.
Daniel Pellerin est tellement convaincu de la pertinence de sa mission qu’il est toujours en poste même s’il a atteint l’âge de la retraite. «Lorsque je vais quitter mon poste, je vais encore être chrétien. Je vais encore pouvoir exercer un leadership à mon niveau. Je me suis toujours considéré comme un disciple de Jésus de Nazareth. Je vais l’être jusqu’à mon dernier souffle!»
[1] https://evequescatholiques.quebec/sn_uploads/Fondements-pastoale-sociale-au-QC_Annexe-1_-Historique_1.pdf
















































