Remarquablement illustré, le livre Chasseurs de trésors. Enquête sur la dissémination du patrimoine religieux au Québec d’Isabelle Lareau et Francis Desharnais (Atelier 10 et La Pastèque, 2025) expose la disparition de notre mémoire collective.
C’est une conversation banale entre amies qui a déclenché l’enquête de la journaliste Isabelle Lareau. En feuilletant les photos de sculptures religieuses que le père d’une amie collectionne depuis des années, la journaliste réalise que derrière cette collection personnelle se cache un drame collectif : celui de la dispersion du patrimoine religieux québécois. Ce patrimoine constitue une partie essentielle de notre histoire collective, mais, depuis 2003, sur les 2 751 églises inventoriées au Québec, 28 % ont été fermées, transformées ou démolies, entraînant la dispersion des biens qu’elles renfermaient.

Dans sa préface, Lareau indique d’emblée qu’elle s’intéresse au patrimoine catholique, non à la religion. Tout en reconnaissant les torts de l’Église, elle souligne que «sans l’entêtement de l’Église pour que nous puissions continuer de parler français, préserver notre religion, posséder nos propres écoles et hôpitaux, je ne crois pas que la culture québécoise aurait survécu.» Après les transformations sociales qui ont suivi le concile Vatican II et la Révolution tranquille, ce pan de notre mémoire est aujourd’hui en danger.
Lareau, grâce aux dessins de Desharnais, met en scène son enquête dans Chasseurs de trésors, un livre à la croisée du journalisme d’enquête et de la bande dessinée. Elle part à la rencontre de collectionneurs, de membres du clergé, d’experts, de représentants du ministère et de militants du patrimoine, qui racontent chacun un morceau du problème. Un fil conducteur se dégage : la difficulté de trouver un consensus et des règles claires et applicables pour préserver le patrimoine catholique québécois.
Les collectionneurs et le marché parallèle
L’enquête commence avec Marc Alain, le collectionneur de sculptures religieuses en plâtre à l’origine du projet, qui se dit passionné, activiste et ethnologue de l’art religieux. Son immense collection témoigne d’un souci réel de préservation, mais aussi d’un système qui ne fonctionne pas. Car en lui parlant, la journaliste découvre qu’un trafic d’objets religieux à la limite de la légalité existe au Québec. Des ventes d’objets non désacralisés se produisent chaque jour, souvent par l’intermédiaire de «pickers», ces chercheurs d’art sacré qui travaillent par des réseaux de contacts incluant des curés et des conseils de fabrique.
L’abbé Denis Fréchette, du diocèse de Nicolet, est un autre «collectionneur» qui travaillait dans un esprit de sauvetage. Pendant près de vingt ans, à la demande du Séminaire de Nicolet, il a parcouru son diocèse pour recueillir des centaines de registres, de livres anciens et quelques artefacts lors des fermetures d’églises et de presbytères.
C’est à ces gens qui se dévouent à la préservation du patrimoine que le livre doit son titre Chasseurs de trésors. Sans ces collectionneurs québécois, beaucoup d’œuvres auraient été détruites ou dispersées hors du Québec, mais leur action, souligne Lareau, met en lumière l’absence d’un cadre collectif pour assurer la sauvegarde et l’accès collectif à ce patrimoine. Que deviendront ces collections après le décès des collectionneurs ? Rien ne garantit qu’elles ne seront pas dispersées à nouveau.
Les institutions religieuses
L’autrice rencontre aussi plusieurs acteurs du milieu ecclésial. À Montréal, l’Oratoire Saint-Joseph et l’archidiocèse de Montréal gardent des réserves remplies d’objets sacrés, dont certains sont exposés ou réutilisés. Ces réserves ne peuvent toutefois pas tout conserver. À Saint-Hyacinthe, le Regroupement des archives ecclésiales et du patrimoine religieux du diocèse a instauré un protocole de fermeture pour accompagner les paroisses, explique sa directrice, Anick Chandonnet.
Mais ailleurs, les fabriques manquent de ressources, de temps, ou simplement d’intérêt. Sans expertise, et alors que les besoins financiers sont criants, beaucoup d’objets sont vendus ou jetés.
Les autorités civiles et les experts
Du côté des institutions publiques, le flou est tout aussi grand sur la manière dont on peut assurer concrètement la sauvegarde du patrimoine religieux.
Par exemple, le sénateur Serge Joyal, ardent défenseur du patrimoine, appelle à la création d’un office du patrimoine. Faute de quoi, dit-il, on intervient sur le coup comme des pompiers au lieu d’agir en amont. Le ministère de la Culture et des Communications rappelle quant à lui avoir investi plus de 400 millions de dollars depuis 1995 pour soutenir le patrimoine religieux, mais il mise surtout sur la mobilisation locale : ce sont les communautés qui doivent lancer les projets de sauvegarde.
La Fondation des archives et patrimoines religieux du Grand Montréal (FAR) illustre une voie intermédiaire où communautés religieuses et experts de différents domaines collaborent à la sauvegarde des archives. Sa vice-présidente, Chantal Turbide, insiste : ce patrimoine dépasse la seule dimension spirituelle pour raconter également l’histoire des institutions sociales, de l’art et des femmes.
Les différentes autorités policières, quant à elles, ignorent combien de crimes sont commis autour de la vente illégale du patrimoine religieux.
Entre responsabilités partagées et désengagement collectif

À travers ces rencontres, Lareau met en évidence la fragmentation du système. Les collectionneurs accusent les curés de négligence, les diocèses renvoient la balle aux fabriques, les municipalités manquent de moyens et l’État encourage la mobilisation citoyenne. Il n’y a pas de consensus pour assurer la sauvegarde du patrimoine religieux. Le résultat ? Ce patrimoine, s’il n’est pas sauvé in extremis, comme le chemin de croix du Calvaire d’Oka, est trop souvent dispersé ou mis aux rebuts dans un climat d’indifférence.
Le patrimoine religieux appartient à l’Église et à la mémoire commune du Québec, mais il s’effrite dans l’indifférence collective. Selon Anick Chandonnet, les Québécois ne sont pas rendus à s’occuper (via l’État) du patrimoine religieux, car «on est encore trop près de l’époque où il y a une séparation des pouvoirs.»
La force d’une BD-reportage
C’est précisément là que Chasseurs de trésors trouve sa pertinence. Contrairement à des articles ou des études dispersées (cités en bibliographie), cette BD-reportage parvient à faire la synthèse des enjeux en documentant, en illustrant et en humanisant une réalité souvent traitée de manière fragmentaire. Le trait de Francis Desharnais ancre le propos dans le quotidien : des réserves remplies d’objets sacrés, des visages passionnés ou fâchés ou encore des silences éloquents. Surtout, le dessinateur reproduit avec soin certains des objets rencontrés : statues, tabernacles, ostensoirs, façades d’églises, détails d’ornementation. On voit ce qui est à risque d’être perdu.
Dans ce livre destiné au grand public, Lareau et Desharnais rappellent que la sauvegarde du patrimoine ne relève pas seulement des institutions, mais bien de la responsabilité plus large. «Notre trésor collectif repose sur quelques démarches personnelles et institutionnelles. Est-ce vraiment suffisant pour s’occuper de notre patrimoine ?»
Par sa forme accessible, mais rigoureuse, Chasseurs de trésors a le potentiel de rejoindre un public plus large, d’ouvrir le débat et, surtout, de raviver la conscience de ce que nous risquons de laisser disparaître.
Pour aller plus loin
Présence, Penser à l’avenir pour préserver le passé, 10 octobre 2024.
Présence, Le trafic des reliques aujourd’hui : un patrimoine en danger, 22 juin 2022.
Présence, Avec respect: comment se départir d’objets religieux, pour croyants et non-croyants, 13 avril 2024.
Présence, Patrimoine religieux: le gouvernement suspend les programmes de subvention, 20 juin 2025.
















































