L’implication des femmes noires dans la collectivité et le milieu religieux au Québec est sous-représentée dans les archives, les livres et les cours d’histoire. Pourtant, ces dernières y ont eu (et ont toujours) un impact important. Par exemple, les fondatrices du Coloured Women’s Club of Montreal ont non seulement desservi la communauté de la Petite-Bourgogne, mais elles ont aussi contribué à la fondation de l’Union United Church au début du XXe siècle. Il s’agit du premier club de femmes, la première organisation de femmes noires au Canada et la première à œuvrer pour les droits des personnes noires au Québec.
Pour écouter la chronique de Fannie Dionne, cliquez ci-dessous:
À la fin du XIXe siècle, la majorité des personnes noires à Montréal s’installent dans le quartier de Saint-Antoine, rebaptisé plus tard la Petite-Bourgogne. Le quartier est à proximité de gares des deux plus grandes compagnies ferroviaires, le Grand Trunk et le Canadian Pacific Railway. Dans un contexte de ségrégation raciale et de racisme anti-noir au Canada, on refuse aux hommes et aux femmes noirs la plupart des emplois. Profitant de cette main-d’œuvre disponible, les compagnies ferroviaires engagent à peu de frais, souvent comme porteurs, des hommes surqualifiés. Les familles de ces travailleurs sont prises dans une situation précaire, socialement et économiquement, et n’ont alors souvent pas les moyens de déménager ailleurs.
Face au racisme et aux conditions de vie difficiles, des membres de la communauté développent des organisations pour desservir les habitants du quartier de Saint-Antoine. C’est ainsi qu’en 1902, un groupe de sept femmes, dont Anne Greenup (première présidente du Club) et Matilda Mays, créent le Coloured Women’s Club of Montreal (CWCM). Au départ, il s’agit d’un club social destiné aux femmes noires dont les maris travaillent comme porteurs. La création du club se fait à un moment où des mouvements de femmes s’organisent au Canada, mais ces associations excluent les femmes de couleur.
L’objectif premier des fondatrices du CWCM est d’apporter un soutien physique et moral à leur communauté face au racisme ambiant à Montréal et au Canada plus largement. L’organisation a rapidement un impact à plusieurs niveaux, jouant un rôle clé dans le développement d’un sentiment communautaire fort chez les Noirs du quartier de Saint-Antoine.
Un impact dans plusieurs sphères
Le Coloured Women’s Club of Montreal fait la promotion de l’éducation et du développement social en plus de soutenir les membres de la communauté noire du quartier de Saint-Antoine de plusieurs manières. Par exemple, une des premières implications des femmes du CWCM est de prendre soin des vétérans revenant de la Guerre des Boers, qui se termine en 1902. Elles aident aussi les familles migrantes à trouver des logements, du financement, des écoles.
Au début du XXe siècle, les personnes noires sont exclues ou reléguées au fond des églises. Dès 1907, les femmes du CWCM et leur famille travaillent alors à la fondation de la première église constituée par la communauté noire pour la desservir : l’Union Congregational Church (aujourd’hui l’Union United Church). Cette église occupe une place déterminante dans l’histoire du quartier. Les femmes y jouent un rôle de leadership important, même dans la liturgie, entre autres parce que les hommes sont souvent absents à cause de leur travail. Cette église accueille tous et toutes, sans égard à la religion ou à l’adhésion à des croyances, devenant ainsi un espace de transmission important.
À la fin de la Première Guerre mondiale, alors que Montréal est frappée par une épidémie d’influenza, les membres du CWCM s’organisent. Elles prennent par exemple soin des enfants dont les parents sont hospitalisés et paient pour un lot dans le cimetière du Mont-Royal pour les membres décédés de la communauté dont la famille ne peut pas payer l’enterrement.
Les femmes du CWCM sont aussi présentes pendant la Grande dépression des années 1930. Quand la survie de l’Union United Church est menacée faute de revenus, le club lui offre un soutien financier pour qu’elle continue à desservir les besoins spirituels et sociaux du quartier. L’église peut ainsi continuer d’œuvrer à la défense de la justice sociale.
Le club s’implique auprès de la jeunesse au Negro Community Centre, fondé en 1927, lui aussi en réponse à la discrimination raciale expérimentée par les personnes noires. Les membres du CWCM y tiennent des activités comme des cours de musique et d’art.
Retrouver l’histoire
L’histoire des Noir.e.s doit être mieux connue à Montréal et au Canada – depuis la présence de personnes réduites en esclavage aux débuts de la colonisation française jusqu’aux différentes contributions des communautés noires au fil du temps, notamment dans le milieu des services sociaux et religieux.
L’impact du Coloured Women’s Club of Montreal a déjà été mis en lumière par les gouvernements. La création du Prix Anne-Greenup en 1997, en tant que prix québécois de la citoyenneté, récompense des personnes s’étant illustrées dans la lutte contre le racisme et toute autre forme de discrimination. Le travail bénévole et caritatif des femmes du CWCM a aussi été reconnu par le ministère des Relations avec les citoyens et citoyennes de l’Immigration du Québec en 1997.
Toutefois, il reste difficile de trouver la trace des femmes noires dans les archives et le discours public, même celle des fondatrices du CWCM. Mais récemment, l’artiste et commissaire indépendante Michaëlle Sergile a proposé au grand public l’exposition À toutes ces femmes que l’on ne nommait pas au Musée McCord. Tentant de retracer et réimaginer le vécu de femmes noires à Montréal à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’artiste y exposait sept tissages originaux sur métier Jacquard, dont quatre illustraient des portraits de membres du CWCM, qui est toujours en activité aujourd’hui.
Sources
Michaëlle Sergile, De nos archives se créeront nos histoires.
Michaëlle Sergile, À toutes ces femmes que l’on ne nommait pas.
Dorothy W. Williams, 1989. Blacks in Montreal, 1628-1986 : An Urban Demography. Cowansville, Québec: Éditions Yvon Blais.
Camille Robert, À la recherche d’Anne Greenup, première présidente du Coloured Women’s Club of Montreal.
Félix-Antoine Aubin, Petite-Bourgogne : histoire du quartier sur fond de jazz.
BAnQ, Fondation du Coloured Women’s Club.
Este, David, et al. « THE COLOURED WOMEN’S CLUB OF MONTREAL, 1902-1940: African-Canadian Women Confronting Anti-Black Racism. » Canadian Social Work Review / Revue canadienne de service social, volume 34, number 1, 2017, p. 81–99.
Union United Church, Our history.















































