« Les grands prêtres et les scribes cherchaient comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer. » (Marc 14,1) Dans son ouvrage provocateur intitulé Comment tuer Jésus? (Paris, Cerf, 2021/2023, 277 p.), inspiré de ce passage de l’évangile de Marc, le dominicain Philippe Lefebvre offre une méditation biblique de la thématique de l’abus sexuel à l’intérieur de l’enceinte ecclésiastique.
L’auteur, membre de la Commission biblique pontificale et professeur spécialiste de l’Ancien Testament à l’université de Fribourg en Suisse, n’hésite pas à revisiter les récits les plus sombres des Écritures pour y déceler des représentations de sévices sexuels, allant des figurations d’agresseurs aux évocations explicites de violences extrêmes.
Cette lecture ne cherche pas à choquer, mais à approfondir notre compréhension de la passion du Christ en reconnaissant pleinement l’ampleur de la souffrance et de l’humiliation qu’il a endurées.
Un des moments forts de l’essai est l’analyse des parallèles entre le récit de la passion du Christ dans l’Évangile de Matthieu et l’épisode dramatique de Juges 19. Cette analyse intertextuelle invite à une réflexion sur la nature de la souffrance et de l’humiliation subies par Jésus avant sa crucifixion, suggérant une solidarité avec toutes les victimes d’actes de violence sexuelle. La scène décrite dans Matthieu 27,31, où Jésus est dénudé de force, moqué, et finalement crucifié, présente des similitudes avec l’épisode de la concubine violée à mort dans Juges 19 :
« Comme en Jg 19, ils l’entourent ; puis ils enlèvent ses vêtements, lui mettent un manteau d’écarlate et le traite moqueusement de roi, lui mettant une couronne d’épines, un roseau dans la main, se moquant de lui, le frappant, crachant sur lui. Et puis, dit le texte, “quand ils se furent joués de lui, ils le dévêtirent du manteau et le revêtirent de ses habits et ils l’emmenèrent pour le crucifier” (Mt 27,31). Les soldats se jouent de Jésus : le verbe est présent en Jg 19,25 (dans la traduction grecque : empaïzeïn) pour évoquer l’action de violer. » (p. 199-200)
Cette analogie suggère une lecture plus sombre et plus horrifiante de la fin de vie de Jésus, mettant en évidence les sévices extrêmes auxquels il a été soumis :
« un groupe de militaires qui ont carte blanche pendant un moment pour faire ce qu’ils veulent d’un homme qu’on va de toute façon tuer n’ont peut-être pas les effarouchements d’une piété qui n’est pas prête à penser que Jésus a pu rejoindre dans sa passion les plus malmenés. En tout cas, l’usage de verbes identiques (“se jouer de”) et la mise en scène très proche de Jg 19 et de notre passage de Matthieu (un groupe encercle une personne qui leur est jetée en pâture) militent pour une proximité voulue des deux scènes. » (p. 200)
Le Christ revisite les passions de l’Ancien Testament
Tout comme les récits de l’Ancien Testament affleurent dans la célébration eucharistique comme mémoire des corps perdus, oubliés et violés, le récit de la passion du Christ fait écho à ces mêmes thèmes de violence et d’abus. La possibilité que Jésus ait pu partager, dans sa passion, l’expérience des plus malmenés sexuellement remet en question certaines limites que la piété traditionnelle pourrait vouloir imposer à la compréhension de sa souffrance.
En établissant des parallèles entre les scènes de Juges 19 et Matthieu 27, Philippe Lefebvre invite à considérer la passion du Christ non seulement comme un acte de sacrifice divin, mais aussi comme un moment de solidarité profonde avec les victimes de toutes les formes de violence et d’abus à travers les âges. Ainsi, et c’est la thèse générale de l’essai, les discussions autour des abus sexuels dans l’Église doivent être perçues comme une réflexion intime sur le mystère du Christ, le « Verbe fait chair », en communion avec la souffrance des victimes d’abus.
Réintégrer le possédé de Géraza
L’auteur met aussi en évidence le contraste entre la foi professée par les agresseurs et la nature répugnante de leurs actes, soulignant la perpétuation dans l’Église des mécanismes de domination, de violence et de manipulation à travers les âges. Son interprétation des Écritures révèle une solidarité divine avec les victimes d’abus, illustrée notamment par une lecture originale du récit du possédé de Gérasa. En marginalisant le possédé, la communauté de Gérasa s’est exonérée de son propre délire, utilisant le fou comme bouc émissaire pour ses propres égarements. La guérison du démoniaque et sa réintégration sociale posent un défi radical à cette logique d’exclusion, invitant à une réflexion sur les mécanismes par lesquels les sociétés maintiennent l’ordre social au détriment des intérêts de l’individu :
« Il est bien pratique d’avoir un démoniaque au village. Ses actes effrayants, son genre de vie anormal focalisent toute l’attention. C’est lui le fou, le possédé ; ce n’est pas nous. Regardez-le, ne nous regardez pas! C’est là le ressort de bien des histoires d’abus : le membre d’un groupe est désigné plus ou moins tacitement comme un jouet du diable, il est mis de côté — mais pas trop! Il faut que cette personne demeure visible : elle porte la folie de l’assemblée qui l’a exclue, elle attire les regards et les détourne ainsi du clan. » (p. 153)
Face à la vérité
Enfin, Comment tuer Jésus? ne se contente pas de dénoncer; il propose également des voies de guérison et de résilience, invitant à un renouvellement profond de perspective et à une authenticité dans la Parole, en opposition aux rationalisations malhonnêtes et aux discours évasifs qui tendent à occulter la vérité. Le chemin pour s’en sortir est en premier lieu celui de la parole libérée, la voix qui sort du silence longtemps imposé aux victimes. Il faudrait aussi « que certains seigneurs de l’Église expliquent simplement qu’ils n’ont pas pu, pas su, pas voulu faire autrement que ce qu’ils pensaient qu’il fallait faire » (p.256).
Philippe Lefebvre appelle ainsi à une confrontation avec les textes bibliques en vue d’une réponse adéquate aux horreurs des abus enracinés dans une parole scripturaire qui, tout en dévoilant les abîmes de la violence humaine, porte en elle le pouvoir de réparation et de rédemption.
Comment tuer Jésus? est un travail éclairant qui pousse les lecteurs à reconsidérer leurs perspectives sur l’abus, l’autorité et la rédemption, à la lumière de la Parole. L’apport de cet essai à la nécessaire prise de parole sur les abus sexuels au sein de l’Église est indéniable. C’est avec le silence des grands-prêtres de l’Église que Jésus est tué.
















































