Jusque dans les années 1960, beaucoup de Québécois, notamment des enfants, ont « acheté des petits Chinois » via l’Œuvre de la Sainte-Enfance, aujourd’hui connue sous le nom de Mond’ami. Catherine Larochelle, professeure d’histoire à l’Université de Montréal, offre dans Marie-Louise et les petits Chinois d’Afrique (Mémoire d’encrier, 2024) une correspondance fictive entre elle et un ami.
Dans ce livre, l’historienne raconte et analyse 200 lettres de catholiques du Canada-français (dont beaucoup de la Gaspésie) adressées à la direction parisienne de la Sainte-Enfance entre les années 1890 et 1930. Ce faisant, l’autrice fait l’histoire d’une communauté et nuance le récit de la Grande Noirceur, d’un Québec colonisé où les catholiques sont repliés sur eux-mêmes et où les femmes sont dénuées d’agentivité.
L’Œuvre de la Sainte-Enfance
L’Œuvre de la Sainte-Enfance est née en 1843 et est depuis 1922 une œuvre pontificale missionnaire. Son objectif — avec trois autres organisations — est de « promouvoir l’esprit missionnaire et universel au sein du Peuple de Dieu, tout en assurant la collecte et la distribution de subsides aux missionnaires, à leurs œuvres et aux projets dans les Églises locales les plus pauvres du monde. » Les moins de 21 ans (et les plus vieux sous certaines conditions) pouvaient s’y associer en offrant un montant par mois et en récitant des prières. Ce faisant, ils contribuaient au rachat de l’âme d’enfants étrangers.
« St Philibert Beauce
6 février 1935
Et bien chers petits Chinoi je vous envoie des timpres il y en a 100 timpes si vous voulez être assé bon pour me reconpencer un peut »
Un Québec colonisé et masculin?
Au travers cette correspondance ancienne et récente, Catherine Larochelle examine l’histoire des Québécois.e.s colonisé.e.s et opprimé.e.s pour en extraire une autre trame narrative tissée d’agentivité. Les personnes qui écrivent à l’Œuvre de la Sainte-Enfance — et qui ne font pas partie des privilégiés comme on le lit dans les extraits de lettres — le font librement, dans l’attachement à la religion et pour sauver, par la colonisation spirituelle, des enfants lointains.
Ce n’est pas dire que les correspondantes sont toutes des sauveuses. Plusieurs demandent aussi un secours spirituel, notamment, cas assez poignant, une femme de 21 ans qui semble atteinte d’endométriose et qui demande des prières pour la grâce d’être en santé. En effet, elle explique une partie de son intimité en détaillant:
« depuis deux ans que je ne peut presque pas travailler cest des douleur que jai dans le corps que je suis bien soufrante surtout quand ving mes Règles. »
Cela ne l’empêche toutefois pas de s’associer à l’œuvre. D’autres femmes usent de stratégies de survie en cherchant à obtenir des objets pieux ou du secours matériel en échange de leur don. Et parfois, les correspondantes recevaient une réponse, comme des lettres, des catalogues ou des images.
L’usage du féminin dans les derniers paragraphes est délibéré, puisque si la direction de l’Œuvre de la Sainte-Enfance était masculine, ce sont surtout des filles et des femmes qui lui ont écrit et s’y sont investies, même si ces femmes sont invisibilisées dans l’histoire. « Je pense qu’il s’agit de voix déconsidérées, en ce sens qu’elles sont féminines, pauvres, pieuses — et souvent jeunes. Et ce Québec-là n’est pas celui dont on se souvient, ou dont on souhaite se souvenir », explique Catherine Larochelle. Pourtant, ces filles et ces femmes lisent, écrivent, demandent des livres ou d’autres objets, prennent le temps de ramasser des timbres ou d’épargner pour les missions. Elles existent, agissent et façonnent elles aussi l’histoire du Québec et l’histoire missionnaire.
Une lecture plurielle et actuelle de l’histoire
« Je reviens à cette question : pourquoi l’histoire de la Sainte-Enfance m’obsède-t-elle ? Peut-être parce qu’en son sein sont réunies toutes ces choses qui m’ont définie à un moment ou à un autre : le catholicisme, la mondialisation, la condition féminine et les contours de l’économie capitaliste […] », écrit Catherine Larochelle.
Sortir du cadre établi de la monographie pour raconter une « lecture plurielle de l’histoire » demande réflexion et audace. Dans le cas de Marie-Louise et les petits Chinois d’Afrique, le face-à-face de la correspondance ancienne et récente — obligeant à penser à la distance, à la réception, au travail de rédaction et à une certaine intimité — offre un format accessible et efficace pour se plonger dans l’histoire de l’Œuvre de la Sainte-Enfance dans laquelle plusieurs pourront se retrouver.
Catherine Larochelle utilise également son essai comme miroir pour réfléchir avec son correspondant, et son lectorat plus généralement, à la société actuelle, surtout le capitalisme et la place des personnes marginalisées. S’engageant avec l’histoire comme historienne et citoyenne — l’autrice fait d’ailleurs partie du comité éditorial d’Histoire engagée — elle questionne l’invisibilisation et la discréditation des femmes croyantes dans les récits et dans l’actualité en plus d’espérer plus de solidarité et moins d’humiliation destructrice. Au-delà de nous faire découvrir la correspondance de l’Œuvre de la Sainte-Enfance, c’est peut-être là son plus grand tour de force.
















































