Près de cinquante théologiennes, religieuses, prêtres et agents de pastorale déplorent que le magazine catholique Le Verbe, une revue offerte gratuitement dans les présentoirs d’églises paroissiales et de commerces locaux, « relaie les mots et le monde de l’extrême-droite ». De leur côté, les responsables de la revue « récusent fermement les malheureux amalgames et autres procès d’intentions » lancés par ces lecteurs et lectrices.
Quarante-six signataires, qui sont aussi des lecteurs et de lectrices de la publication, ont décidé de prendre la parole et de faire connaître leur « inquiétude grandissante face à l’orientation éditoriale prise par le magazine depuis quelques années ».
Ils déplorent surtout que, « de manière récurrente », Le Verbe accorde une tribune « à des idéologies politiques » qu’ils estiment « non conformes aux principes d’amour, de compassion et de justice qui sont au cœur des enseignements de Jésus-Christ ».
Initiée et rédigée par la doctorante en psychologie clinique Shannon Johnson et le philosophe Patrick Renaud, la lettre collective est notamment signée par les théologiennes Denise Couture et Odette Mainville (Université de Montréal).
On trouve aussi parmi les signataires plusieurs membres du groupe féministe chrétien L’autre Parole, quelques responsables de pastorale auprès de différents diocèses québécois, des supérieures de congrégations religieuses (notamment Gisèle Turcot des Sœurs du Bon-Conseil et ex-secrétaire générale de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec) et quelques prêtres dont le bibliste et missionnaire en Amérique latine Claude Lacaille.
Idées d’extrême-droite
« Pour le dire sans fioritures, un nombre troublant d’articles et de chroniques publiés sur les différentes plateformes [de Le Verbe médias] font la promotion d’idées, de discours et de personnalités publiques associées à l’extrême droite nord-américaine et européenne », déplorent les auteurs et les signataires de cette lettre de cinq pages, remplie de références vers des articles jugés problématiques.
Ils regrettent aussi que Le Verbe ait cité ou même ait collaboré (ou collaborent encore) avec des chroniqueurs qui, dans d’autres médias, tiennent « des propos explicitement racistes, misogynes, fascistes, homophobes, complotistes, islamophobes ou ethno-nationalistes ». Ils identifient, entre autres, les Américains Matt Walsh et Rod Dreher, le Français Martin Steffens et les Québécois Jérôme Blanchet-Gravel, Jean-Philippe Trottier (Radio VM) et Mathieu Bock-Coté (Le Journal de Montréal).
« Nous parlons ici de personnes qui soutiennent ouvertement des gouvernements fascistes, font la promotion de la théorie du Grand Remplacement, citent des antisémites, défendent des prédateurs sexuels, renforcent la culture du viol, font des appels à la violence, ou prêchent la subordination des femmes aux hommes », lit-on dans la lettre ouverte qui a été remise à la direction du magazine Le Verbe ainsi qu’à plusieurs médias québécois, dont l’agence de presse Présence.
Les signataires rappellent que, dans son énoncé de mission, Le Verbe affirme respecter « une ligne éditoriale politiquement neutre » afin de « susciter le dialogue » et d’être un espace où se croisent deux catégories de personnes: « des réactionnaires pleins d’espérance et des socialistes chrétiens ».
« Or, force est de constater que l’une de ces deux catégories — la première — est particulièrement bien représentée, alors que l’autre ne l’est que trop rarement », déplorent-ils.
Antiféminisme
Les auteurs de la lettre collective se disent aussi « profondément perturbés par la place d’un discours hautement idéologique sur les femmes, le genre, la famille et la sexualité » dans les pages de la revue.
Ils y ont trouvé plusieurs articles où « les femmes sont limitées à des fonctions traditionnellement associées au soin et à la famille et il est même parfois explicitement dit que la responsabilité de rester à la maison et de prendre soin des enfants leur incombe ».
On regrette ainsi que Le Verbe « fasse la promotion d’une vision des dynamiques familiales à ce point dépassée qui réduit les femmes à leurs choix reproductifs et qui perpétue un essentialisme qui n’est pas seulement extrêmement réducteur, mais aussi profondément aliénant ».
« À une époque où la violence contre les femmes constitue toujours une urgence mondiale exacerbée par les crises sanitaire, climatique et humanitaire, la diffusion des discours antiféministes est aussi absurde que dangereuse.
Atmosphère malsaine
Par ses articles publiés dans son magazine et son site Web, Le Verbe « contribue de manière malheureusement exemplaire à la mise en place d’une atmosphère malsaine », observent les rédacteurs et les signataires.
« À une époque où les opinions extrêmes, tant politiques que morales, circulent plus librement que la vérité et la charité, il est inquiétant qu’un média aussi important dans le monde catholique québécois participe à la prolifération de ces discours extrêmes. »
Ce qui attriste particulièrement les signataires, c’est que « tant de personnes soient exposées à une interprétation de la foi chrétienne qui s’éloigne si souvent de l’évangile de Jésus-Christ et son message d’appel à la vie en abondance, d’amour inconditionnel, d’égalité radicale et de liberté pour les opprimés ».
Ils ne s’expliquent donc pas pourquoi l’archidiocèse de Québec et plusieurs communautés religieuses, « qui devraient être soucieuses de l’Évangile et de la manière de l’annoncer », appuient, sans réserve aucune, une telle publication. Le Verbe médias a ses bureaux à Québec, avenue du Chanoine-Morel.
« Nous aimerions croire que [l’archidiocèse] de Québec et les autres ne sont pas au courant du type de contenu régulièrement promu dans les pages du magazine, sur son site Web et sur ses médias sociaux. »
Enfin, les signataires espèrent que leur intervention publique « servira de signal d’alarme et incitera les autorités diocésaines à reconsidérer leur soutien à la fois moral et financier à cette publication, du moins jusqu’à ce que Le Verbe s’engage à une remise en question sérieuse de sa ligne éditoriale ».
De très graves accusations
Présence a demandé à la direction de Le Verbe médias de commenter le contenu de cette lettre collective. Sophie Bouchard, sa directrice générale, et Antoine Malenfant, son directeur des contenus, ont répondu par une lettre (une page, 1200 mots) dans laquelle ils s’indignent de l’utilisation des termes et expressions « extrême-droite, racisme, antisémitisme, culture du viol, défense des prédateurs sexuels, misogynie » afin de qualifier leur contenu ou encore les propos de leurs rédacteurs et collaborateurs.
Ce sont de « très graves accusations, frontales ou par association », écrivent-ils. « Nous récusons fermement ces malheureux amalgames et autres procès d’intentions. »
Ils disent ensuite condamner « tout propos haineux, raciste, misogyne, antisémite ».
« D’ailleurs, l’ensemble de nos productions témoigne d’un souci maintes fois réitéré envers les personnes plus vulnérables, issues de minorités ou marginalisées. Notre mission – tout comme notre ligne éditoriale en faveur d’un sain dialogue entre la foi catholique et la culture contemporaine – a toujours été en franchise et en transparence. »
De plus, « Le Verbe médias refuse d’apposer des étiquettes aux gens que nous interviewons en les réduisant à leurs opinions politiques ou religieuses ».
« Nous avons confiance que la vaste majorité de notre auditoire comprend la nécessité d’une prise de vue panoramique et transversale pour saisir la complexité du réel. C’est pourquoi nous tendons le micro à des intervenants provenant d’une très grande variété de perspectives, dans le respect de la vérité et de la
charité. »
Sophie Bouchard et Antoine Malenfant confient alors « accueillir les critiques que la lettre ouverte contient ». Ils assurent les 46 signataires « que toute notre équipe partage leur souci d’inclusion ».
« Nous continuerons d’ajuster nos contenus pour qu’ils reflètent toujours mieux ce désir qui nous meut », promettent-ils.
Discours et idéologies
Stéphane Bürgi, chargé de cours au Centre d’études du religieux contemporain et à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, connaît bien le monde religieux et celui des idéologies politiques.
Dans son récent livre La dérive conspirationniste (Novalis, 2023), il présente les principaux tenants catholiques des théories du complot. Il consacre quelques pages au philosophe français Martin Steffens (mentionné plus haut), tout en notant qu’il a signé des papiers dans Le Verbe.
Stéphane Bürgi reconnaît volontiers que « Le Verbe fait un bon travail pour avoir des intervenants variés et qui ne partagent pas ses convictions ». Toutefois, « cette ouverture est sélective ». Cela explique pourquoi « les voix féministes n’ont pas beaucoup de place » dans les colonnes de la revue.
« En même temps, il y a effectivement une certaine complaisance avec des personnalités comme Rod Dreher et autres représentants d’un courant néo-traditionaliste qui puisent, parfois implicitement, dans un catholicisme d’avant Vatican II. »
Pour le professeur Bürgi, « les conséquences politiques de leurs idées sont en décalage avec la démocratie libérale et tendent vers le conspirationnisme ».
« Si Le Verbe ne veut pas être associé à ces mouvements, plus de prudence serait nécessaire », conseille-t-il.
Selon lui, le magazine doit être examiné « dans le paradigme de la nouvelle évangélisation » du pape Jean-Paul II où l’on fait la promotion d’une « foi assumée, pro-active, qui trouve les moyens de rejoindre la culture contemporaine par son langage et les moyens utilisés ».
Cette approche « est toutefois critiquée parce qu’elle implique un modèle d’Église excessivement sûre d’elle-même, de ses « vérités » et peu ouverte à la contradiction sur les points qu’elle juge sensibles – notamment la représentation des genres, l’éthique sexuelle.
« On retrouve les mêmes caractéristiques dans la ligne éditoriale du magazine Le Verbe », constate Stéphane Bürgi.
Le spécialiste des discours religieux et politiques constate par ailleurs que la lettre ouverte contre la politique éditoriale de la revue « contient elle-même une certaine rigidité idéologique ».
« Toute critique de la gauche identitaire et du mouvement woke n’est pas de l’extrémisme de droite », indique-t-il.
Présence rend disponible ici les lettres intégrales mentionnées dans cet article.
Lettre ouverte – Ligne éditoriale du Verbe
Réponse du magazine Le Verbe (telle qu’adressée au journaliste de Présence)
















































