En plein cœur du 34e Mois de l’histoire des Noirs, Présence est allé à la rencontre du docteur en philosophie et spécialiste des théories éthiques, Christian Djoko, qui s’ouvre sur le chemin qui l’a conduit au Québec, sa trajectoire spirituelle ou encore son regard sur le racisme systémique auquel les communautés afro-descendantes n’échappent pas. Voici l’itinéraire d’un Camerounais établi dans la province depuis une quinzaine d’années au détour d’une conversation sans filtre.
C’est entre deux tempêtes hivernales que nous retrouvons Christian Djoko, à la bibliothèque Monique-Corriveau de Québec. Après l’évocation des conditions météorologiques des derniers jours, la discussion démarre par son parcours de vie.
Camerounais d’origine, ce dernier pose le pied pour la première fois sur le sol canadien le 27 décembre 2008, à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal. « J’étais boursier du Bureau canadien pour l’éducation internationale. Je venais pour un stage de recherche de six mois à l’Université du Québec à Rimouski », relate celui qui est ensuite rentré au pays pour achever sa maîtrise en droits de l’homme et action humanitaire à l’Université catholique d’Afrique centrale de Yaoundé.
Après un passage en Europe pour ajouter une maîtrise en philosophie française et allemande à son bagage universitaire, Christian Djoko a pris la décision de revenir sur les terres du Grand Nord blanc pour suivre un doctorat en philosophie à l’Université Laval. « Je suis tombé amoureux de la province et Québec est une ville dynamique. Quand on arrive de l’étranger en tant qu’immigrant, on a encore de l’espace pour créer. Je dis souvent, en blaguant, que ce n’est pas parce qu’on arrive en retard au party qu’on nous interdit de danser. C’est un laboratoire vivant », appuie-t-il en pointant du doigt l’espace d’apprentissage plus collaboratif et moins dirigiste que ceux des pays qu’il a côtoyés par le passé.
Le déclic
Soyons pragmatiques : traverser l’océan Atlantique pour venir construire un nouveau chapitre de sa vie au Québec s’apparente à un parcours d’obstacles. Pour cet ancien président de l’Association des étudiantes et des étudiants de Laval inscrits aux études supérieures (ÆLIÉS), l’implication dans la communauté est la clé. Il publiera d’ailleurs prochainement un ouvrage composé d’une vingtaine d’articles, qui s’intitule Ce que j’aurais aimé savoir avant de m’installer au Québec. L’entrepreneuriat, le consumérisme ainsi que les réalités des Premières Nations sont des sujets abordés parmi tant d’autres.
Personnellement croyant, il tient à rassurer les personnes immigrantes sur l’exercice de la religion à travers la province. « En arrivant ici, elles se rendent compte que les églises sont vides, qu’elles sont en vente. Un des préjugés qu’elles peuvent porter, c’est que les Québécois n’aiment pas Dieu. Or, je ne suis pas sûr que les Québécois soient anti spirituels : ils ont un contentieux historique avec certaines dérives de l’Église catholique », soutient Christian Djoko.
Longtemps en retrait par rapport à la religion, il ne cache pas le fait que la spiritualité a une grande responsabilité dans la persévérance dont il a fait preuve. « Je suis passé d’une crise de conscience à une prise de conscience. Avant, j’étais faible à l’école par exemple. Puis l’opportunité de me développer socialement, intellectuellement, spirituellement : c’est tout ce qui m’a permis de tenir », expose cet ancien vice-président de l’Association des étudiants catholiques de l’Université Laval en ajoutant que le sentiment de victoire perpétuel nourrit sa foi.
« La créolisation sauvera l’Église »
Autour de nous, une vingtaine de clichés de Chester Higgins sont exposés. Pendant près de 40 ans, le photographe américain a notamment porté son objectif sur les croyances jonchant les rives du Nil, fleuve lourd de sens dans l’histoire africaine. L’île de Méroé, centre du royaume de Koush, arbre de vie et peau de léopard, synonyme de vêtement du prêtre, sont des exemples d’images que les visiteurs passant à nos côtés pouvaient contempler.
Du Nil jusqu’au Saint-Laurent, nombreuses sont les familles afro-descendantes qui s’intègrent de plus en plus dans le tissu religieux québécois. « L’Église est appelée à être une Église de qualité, pas une Église de masse. Je crois que ça se fera de différentes façons et les personnes immigrantes donnent un nouveau souffle. On est dans un mouvement plutôt que dans quelque chose de définitif », juge Christian Djoko en estimant que la diversité culturelle a déjà gagné du terrain et demeure vouée à s’étendre.
Des discriminations perdurables
Bien que de nature optimiste, Christian Djoko n’a pas la langue dans sa poche quand il s’agit d’évoquer les dérives sociétales auxquelles les personnes immigrantes sont de plus en plus confrontées. Racisme systémique, islamophobie « galopante » et stigmatisation sont les termes qui sont souvent revenus dans notre discussion. « Le Québec n’échappe pas aux discours polarisants, comme on l’observe à travers le monde occidental. Lorsque je suis arrivé, la société était beaucoup moins polarisée. Là, les positions se fossilisent et il y a une ligne de démarcation nette qui est amplifiée par la tyrannie algorithmique détenue par un certain nombre de personnes », s’attriste ce dernier.
Et les minorités, ethniques et religieuses, sont les premières à être touchées par ces fléaux. « Dès qu’on voit une personne immigrée, on fait le parallèle et vous devenez coupable par association. Rendre les musulmans responsables de la bêtise criminelle et monstrueuse de quelques hommes, c’est une double peine », regrette Christian Djoko en faisant écho aux attentats islamiques des dernières décennies.
Les communautés afro-descendantes et latines sont également citées. « Quand on laisse penser que les immigrants ne veulent pas travailler ou qu’ils sont la source des problèmes, est-ce qu’on n’est pas en train d’entretenir les gênes de la division et de l’exclusion ? », questionne-t-il.
« Un effet de mode »
Finalement, nos échanges se sont achevés sur la pertinence du Mois de l’histoire des Noirs. Sans mâcher ses mots, il ne croit pas que cette commémoration annuelle soit suivie d’actions concrètes et évoque du woke washing de la part des élites politiques.
« Si ce n’est pas suivi d’une véritable transformation, cela va créer un effet contreproductif plus grave. En dépit du fait que l’on en parle chaque année, j’ai parfois l’impression que ça n’infuse pas. Il faut peut-être bousculer davantage pour amener les gens à réfléchir profondément, avec des approches plus dynamiques. S’il y a un problème systémique, il faut que la solution soit systémique et non cosmétique », conclut Christian Djoko avec fermeté.















































