À travers l’histoire de la pensée occidentale, de Lucrèce au premier siècle avant notre ère à Christopher Hitchens en 2007, la religion a souvent été désignée comme le principal vecteur des maux de la civilisation. Les textes bibliques et l’anthropologie chrétienne classique ont-ils vraiment influencé jusqu’à l’exploitation animale?
En 1967, Lynn White, médiéviste étasunien, attribuait à la tradition chrétienne une part significative de responsabilité dans la crise écologique actuelle. Par ailleurs, le philosophe Peter Singer, dans son ouvrage Animal Liberation (1975), soutient que la Bible a historiquement légitimé la souffrance animale, notamment à travers l’interprétation de passages de la Genèse où, suite à la chute de l’homme provoquée par une femme et un animal, le dieu Yahvé aurait accordé à l’humanité le droit de tuer les animaux pour se nourrir.
L’humain au sommet?
Dans un contexte où l’utilisation extensive des animaux pour des besoins humains semble inextricablement ancrée dans la société, tant pour des produits de consommation courante que pour des besoins agricoles et médicaux, il est pertinent de se questionner sur les fondements religieux qui pourraient légitimer ces pratiques. La Bible, notamment, a souvent été interprétée comme plaçant l’homme au sommet d’une hiérarchie où les animaux existent principalement pour servir les besoins humains, comme le montrent des passages de la Genèse et des Évangiles qui affirment la domination humaine sur les animaux et minimisent leur valeur intrinsèque comparée à celle de l’homme. Cette perspective a été critiquée par des penseurs tels que Lynn White et Peter Singer, qui voient dans ces textes une justification des pratiques d’élevage intensif, même dans des sociétés laïques.
Peter Singer est un philosophe australien connu pour son approche conséquentialiste de l’éthique, appelée utilitarisme des préférences. Selon lui, la moralité d’une action dépend de sa capacité à augmenter le bien-être général. Ce bien-être n’est pas seulement une question de réduire la souffrance et d’augmenter le plaisir, mais il implique aussi de répondre aux préférences de chaque individu. Singer étend cette considération aux animaux, à condition qu’ils aient les capacités neurologiques nécessaires pour avoir des préférences. En résumé, pour Singer, une action est bonne si elle répond au mieux aux préférences de tous, humains comme animaux. C’est sur cette base que Singer introduit le concept de spécisme, qu’il définit comme une discrimination ou un parti pris en faveur des intérêts des membres de sa propre espèce au détriment de ceux des autres espèces.
Qohélet : tout est vanité
Qohélet 3,18-21, offre en effet une perspective singulière au sein des écrits bibliques, situant l’homme et l’animal sur un même plan d’existence, contrairement à la hiérarchie nettement affirmée dans d’autres textes bibliques comme la Genèse.
Je me suis dit en moi-même, au sujet des fils d’Adam, que Dieu veut les éprouver ; alors on verra qu’en eux-mêmes, ils ne sont que des bêtes.
Car le sort des fils d’Adam, c’est le sort de la bête, c’est un sort identique : telle la mort de celle-ci, telle la mort de ceux-là ; ils ont tous un souffle identique : la supériorité de l’homme sur la bête est nulle, car tout est vanité.
Tout va vers un lieu unique, tout vient de la poussière et tout retourne à la poussière.
Qui connaît le souffle des fils d’Adam qui monte, lui, vers le haut, tandis que le souffle des bêtes descend vers le bas, vers la terre? (Qo 3,18-21)
Ce texte, écrit probablement durant la période hellénistique, se distingue par sa réflexion sur la vanité et l’absurdité de la vie, par cet appel à reconnaître l’absurdité plutôt que la vanité des entreprises humaines. Qohélet soulève des questions profondes sur la mortalité, l’égalité fondamentale entre humains et animaux, et la destination ultime des âmes, en défiant les conceptions traditionnelles d’une vie après la mort, contrastant avec les idées platoniciennes d’immortalité de l’âme. Sa vision, marquée par un scepticisme quant à la connaissance post-mortem et une critique de l’anthropocentrisme, offre un terrain fertile pour reconsidérer la place des animaux dans la théologie chrétienne, invitant à une remise en question des pratiques d’exploitation animale. Ce faisant, Qohélet enrichit la discussion sur le spécisme et le statut moral des animaux, posant les bases pour une approche plus inclusive et respectueuse dans les communautés de croyants.
Coexister sans dominer
Cela étant dit, l’antispécisme peut conduire à des positions extrêmes, telles que l’idée de réduire la souffrance par l’élimination des prédateurs ou même par l’extinction des espèces animales, ce qui pourrait nuire à la biodiversité et à l’équilibre écologique [1]. D’autre part, la perspective posthumaniste encourage à reconnaître notre interconnexion et notre interdépendance avec le monde non humain, en déconstruisant les frontières entre nature et culture.
Ces réflexions amènent à considérer non pas une humanisation des animaux, mais plutôt une « animalisation » de l’humain, où nous reconnaissons et acceptons notre propre animalité et notre appartenance inévitable à l’écologie terrestre. Cette approche peut aider à surmonter la hiérarchie traditionnelle qui place l’humain au-dessus du reste du vivant et qui, par extension, justifie son exploitation. En acceptant notre propre vulnérabilité et mortalité, partagées avec les autres formes de vie, nous pourrions promouvoir une éthique de coexistence plus harmonieuse et moins dominatrice.
L’antispécisme, dans sa forme extrême, pourrait paradoxalement aboutir à un antiécologisme, en cherchant à supprimer la souffrance au détriment de la diversité et de la complexité naturelle. Cela pose des défis éthiques considérables, en particulier dans la manière dont nous évaluons la souffrance par rapport aux autres valeurs écologiques comme la biodiversité. En fin de compte, une approche qui reconnaît et intègre notre lien intrinsèque avec la biosphère, en respectant les cycles naturels et en acceptant la coexistence de la souffrance et du plaisir, semble être une voie plus prometteuse et respectueuse pour l’avenir de toutes les formes de vie sur Terre.
De la hiérarchie à l’égalité
L’analyse de Qohélet 3,18-21 offre une perspective rafraîchissante sur la relation entre l’humain et l’animal, mettant en question la supériorité présomptueuse souvent attribuée à l’humanité vis-à-vis des autres espèces. En affirmant que l’humain et l’animal partagent le même souffle et que leur destin après la mort reste incertain, Qohélet remet en question les hiérarchies traditionnelles. Cette perspective n’est pas isolée dans les textes sacrés ; elle trouve écho dans le Nouveau Testament où Jésus est représenté comme l’Agneau de Dieu, suggérant une dignité inhérente à l’animalité qui peut même incarner le divin.
Cette vision est renforcée par les mythes de métamorphose de diverses traditions où les dieux prennent des formes animales, illustrant la fluidité et l’interconnectivité entre le divin, l’humain et l’animal. Ainsi, la notion de supériorité humaine s’érode au profit d’une compréhension de l’existence partagée sur un même plan d’égalité naturelle.
Accepter notre nature en tant que prédateurs ne nous contraint pas éthiquement à exploiter les animaux, mais ouvre plutôt la possibilité de réévaluer nos pratiques, en intégrant pleinement les animaux dans nos considérations éthiques, un processus que la technologie peut raffiner, mais non dissocier de notre condition naturelle. Animaliser l’humain, dans ce contexte, ne signifie pas renoncer à notre humanité, mais reconnaître notre appartenance inextricable à l’écosystème terrestre et remettre en cause les barrières artificielles qui nous séparent des autres formes de vie.
En déconstruisant ces divisions, nous pouvons poser les bases d’une éthique qui respecte et valorise toutes les formes de vie, contribuant ainsi à l’élaboration d’une spiritualité écologique plus fidèle à notre réalité terrestre. Ce réalignement, que j’ai appelé la tellurisation du divin, nous rappelle que notre véritable demeure est ici sur la Terre, et non dans une quelconque sphère céleste lointaine. Cette prise de conscience pourrait éclairer notre chemin vers une coexistence plus harmonieuse et respectueuse de toutes les créatures avec lesquelles nous partageons notre monde.
[1] Par exemple, voir Tomasik, B. (2015), « Convert Grass Lawns to Gravel to Reduce Insect Suffering », 16 mai 2015, https://reducing-suffering.org/convert-grass-lawns-to-gravel-to-reduce-insect-suffering/.
















































