Dans une étude intitulée Le vote religieux dans les présidentielles américaines 2024 et publiée ce mois-ci par l’Institut français des relations internationales, Blandine Chelini-Pont, professeure d’histoire contemporaine à l’Université d’Aix-Marseille, cite des donnes ahurissantes.
Ainsi, selon des enquêtes menées par le Pew Research Center en août et septembre 2024, la majorité des chrétiens américains s’apprêterait à voter pour Donald Trump. L’homme est une brute, vénère l’argent, méprise les perdants de la course financière, bafoue les femmes et attise la violence. Il est donc tout le contraire de ce qu’incarne Jésus. Malgré tout, une majorité de chrétiens votera pour lui. On a le goût de devenir athée quand on apprend que les Américains qui le sont disent, à 85 %, vouloir voter pour Kamala Harris.
En 2024, 41 % des Américains se déclarent protestants, 20 % se disent catholiques, 8 % sont liés à d’autres confessions — juive et musulmane, notamment —, 28 % se présentent comme sans religion et 2 % refusent de répondre.
Quand on regarde plus précisément les intentions de vote, on constate que les affiliations religieuses y jouent un grand rôle, tout comme le fait d’être blanc ou non. La population dans son ensemble se divise en parts égales : chacun des deux candidats principaux récolte 49 % d’appui. 61 % des protestants en général sont partisans de Trump. Chez les chrétiens évangéliques blancs, ce taux d’appui monte à 82 %. Parmi les protestants appartenant à des courants autres, le taux d’appui à Trump est de 58 %. Toutefois, chez les protestants noirs, Harris récolte 86 % des intentions de vote.
Dans les rangs catholiques, Trump séduit 52 % des répondants en général. S’ils sont blancs, ils votent à 61 % pour le candidat républicain, mais, s’ils sont hispaniques, ils choisissent plutôt Harris à 65 %, un résultat identique à celui de la communauté juive. Les athées et les agnostiques, quant à eux, choisissent la candidate démocrate à 85 % et à 78 % respectivement.
Une pratique religieuse soutenue entraîne aussi un plus fort appui à Trump chez les électeurs blancs. Les catholiques qui vont à la messe au moins une fois par mois sont 65 % à choisir Trump, alors que les moins pratiquants ne sont que 58 % à faire de même. Chez les évangéliques blancs, 85 % des fidèles réguliers s’identifient aux républicains, un taux qui baisse à 78 % chez les autres. Bizarrement, chez les protestants non évangéliques, le taux d’appui à Trump est de 52 % pour les pratiquants et monte à 60 % pour les moins pratiquants. Il faut croire qu’il y a de sages pasteurs de ce côté. Sans surprise, les protestants noirs, pratiquants ou non, appuient Harris à 86 %.
L’antithèse des Béatitudes
Ces données, je dois le dire, me désolent profondément. Je n’arrive pas à comprendre comment des catholiques, par exemple, peuvent accorder leur confiance à un homme qui foule quotidiennement aux pieds le message principal non seulement du pape, le chef de leur Église, ce qui pourrait toujours se comprendre, mais de Jésus lui-même.
Je comprends, bien sûr, que les catholiques conservateurs appuient la croisade de Trump contre l’avortement, mais je m’explique mal leur aveuglement devant l’opportunisme de la démarche. Trump, c’est une évidence, se fout des arguments moraux antiavortement comme de sa première chemise. En cas de besoin, de toute façon, il pourrait, grâce à sa fortune, permettre à une femme qu’il a mise enceinte d’y avoir accès. Je m’étonne que des catholiques ne voient pas qu’il se sert de ce dossier comme d’un miroir aux alouettes afin d’obtenir leur appui à un programme d’ensemble qui est l’antithèse du message social et moral du catholicisme.
Ces électeurs savent-ils que Trump déteste le pape François parce que ce dernier plaide pour le respect de la dignité des migrants et pourfend le capitalisme sauvage ainsi que la société de consommation qui détruisent le lien social et la planète?
Jésus ne condamnait peut-être pas les riches en tant que tels, mais il les mettait en garde contre le danger de faire de la réussite financière le but de la vie. En Matthieu 19, 23, c’est on ne peut plus clair : « Jésus dit alors à ses disciples : “Je vous le déclare, c’est la vérité: il est difficile à un homme riche d’entrer dans le Royaume des cieux.” »
Trump brutalise tout ce qui l’empêche d’être le roi du monde et crache sur les Béatitudes. Jésus, en effet, dans son fameux Sermon sur la montagne, fait de Dieu l’ami des pauvres, des malheureux (parmi lesquels on peut compter, de mon point de vue, les femmes qui doivent avoir recours à l’avortement), des partisans de la justice et de la paix, non sans souligner les dangers que représente la course à l’argent et aux honneurs. Trump, dans ses discours hargneux comme dans sa vie, fait exactement le contraire. Cet homme, à l’évidence, ne peut pas être considéré comme un candidat acceptable pour un chrétien de bonne foi.
Douglas Kennedy et la droite évangélique
Le romancier américain Douglas Kennedy, qui se définit comme un « démocrate libéral », ne votera pas pour Trump. « Quand on sait que Trump prend exemple sur Vladimir Poutine et cherche à mettre en place le même genre d’autocratie, écrit Kennedy, je n’arrive toujours pas à croire que tant de mes concitoyens le soutiennent avec ferveur dans ce projet, quitte à ruiner notre système démocratique autrefois inébranlable. Mais… »
Dans Ailleurs, chez moi (Belfond, 2024, 264 pages), un essai à l’américaine qui mêle récit personnel, réflexions sociopolitiques et reportages, Kennedy explore le « mais… » qui clôt la citation précédente en cherchant à cerner l’identité américaine, c’est-à-dire « le bon, le mauvais et le laid qui définissent notre psyché nationale de plus en plus fragile ».
Kennedy dit à la fois aimer et craindre son pays. Il l’aime pour le jazz, pour la littérature, pour la liberté, pour le melting-pot et pour la « fondation laïque » qui lui ont donnée ses premiers constitutionnalistes. Il le craint pour son conformisme, pour son culte de l’argent, pour sa passion des armes à feu et pour son anti-intellectualisme, revigoré à l’époque contemporaine par Nixon et par Reagan, pour qui un intellectuel de gauche est nécessairement antiaméricain. Trump, on le voit, n’invente rien; il ne fait qu’hystériser les constantes sombres de la tradition américaine.
Une de ces constantes, que Kennedy connaît bien pour lui avoir consacré un livre en 2004 (voir Au pays de Dieu, Belfond), est la tentation de l’intégrisme religieux assaisonné à la sauce capitaliste. Le message du catholicisme moderne et de certains courants traditionnels du protestantisme — « comme les unitariens, les quakers et même les épiscopaliens », note Kennedy — prêche pour la dignité des pauvres, mais aussi, en même temps, pour la justice sociale.
Les chrétiens évangéliques de la nouvelle vague prônent plutôt, explique l’écrivain, « l’équivalent spirituel de l’économie de marché, adoptant le principe reaganien selon lequel la richesse matérielle [est] une forme de piété ».
C’est absolument renversant. Pour eux, suivre les commandements bibliques signifie s’opposer à l’avortement (question naïve: où parle-t-on de ça dans la Bible?), censurer des livres trop progressistes, condamner l’homosexualité, la contraception, le féminisme et la gauche, associée au communisme impie. C’est, plus encore, tout mettre en œuvre pour faire de l’argent, car la richesse est un signe de bénédiction divine. « Heureux, vous les pauvres » et « malheur à vous, les riches », disait pourtant Jésus.
« La littérature, écrit Kennedy, a toujours montré à quel point la condition humaine repose sur l’aveuglement volontaire et l’évitement de vérités fondamentales qui miroitent non loin de nous et nous défient de détourner les yeux. » Je voudrais bien, parfois, que la vie donne tort à la littérature, mais ça n’arrive pas souvent.
Complément cinématographique : Dans Vaticangate (relire cette chronique), son enquête sur la guerre idéologique que l’extrême droite mondiale mène contre le pape François, le journaliste Vicens Lozano a cette remarque: « L’élection d’un pontife a toujours eu des connotations fort éloignées de la spiritualité. Les cardinaux électeurs se sont toujours livrés de violentes batailles, en priorité politiques. […] Tout est scandaleusement profane, depuis toujours. »
Conclave, le récent film acclamé d’Edward Berger, en fait une bouleversante démonstration. Quand le pouvoir est en cause, l’hommerie se manifeste. En politique comme en religion.
















































