Note de la rédaction – Louis Cornellier signe ici sa 100e chronique littéraire dans les colonnes de Présence, un média indépendant spécialisé en information religieuse québécoise, canadienne et internationale. N’hésitez pas à lire les précédents textes de ce collaborateur.
À l’adolescence, Gérald Bronner croyait à toutes sortes de folies. Aujourd’hui, le réputé sociologue qu’il est devenu, spécialiste des biais cognitifs et des mécanismes de la croyance, raconte son expérience dans Exorcisme (Grasset, 2024, 240 pages), un très émouvant récit autobiographique, tout en nuances, qui fait naître de profondes réflexions.
D’abord, un constat: nous avons tous, d’une certaine façon, des croyances et nous sommes portés à les trouver raisonnables. Les croyances folles ou bizarres, ce sont toujours, évidemment, celles des autres. C’est une évidence: si nous étions convaincus que nos croyances relèvent du délire, nous en changerions.
Deuxième constat: nous attribuons souvent nos croyances à notre nature profonde, à notre expérience individuelle, à une réflexion qui nous est propre, oubliant ainsi leurs sources sociales. Ainsi, si je suis chrétien, c’est bien sûr parce que je suis né au Québec, en 1969, dans une famille de catholiques pratiquants et dans une société où cette religion tenait encore, en plusieurs milieux, le haut du pavé. Si j’étais né en Chine ou en Iran à la même époque, je n’aurais presque assurément pas adhéré à cette confession.
Troisième constat: je ne tire pas des deux constats précédents l’idée que le relativisme est la norme. Les croyances, à mes yeux, ne s’équivalent pas. Elles doivent, pour valoir, avoir été l’objet d’une réappropriation personnelle et d’une évaluation de leur compatibilité avec le raisonnable et le réel. Je refuse, par exemple, l’idée qu’un chrétien puisse attribuer sa guérison d’un cancer à l’intensité de sa croyance. Et la petite fille de huit ans, morte de la leucémie, Dieu l’aurait abandonnée ? Et les victimes innocentes de la guerre, mortes faute d’avoir assez prié ? Je dis non.
La tentation occultiste
Ces réflexions m’appartiennent et ne sont pas celles de Bronner, mais le livre de ce dernier me les inspire parce qu’il cherche, à sa façon, à comprendre les tenants et aboutissants de la croyance et me force, ce faisant, à questionner la mienne.
Gérald Bronner est né en 1969 et a grandi à Nancy, dans une famille de classe populaire. À l’adolescence, il s’adonne à la petite délinquance pour se donner une contenance, mais la violence, au fond, ne lui convient pas. « Nous étions tous pauvres, écrit-il, mais rien ne nous poussait à la criminalité, et nos parents moins que quiconque. »
À ce moment, le jeune homme s’adresse souvent à Dieu, qu’il appelle « Lui », parce que, explique-t-il, « j’avais l’impression de n’être pas à ma place dans cette pauvreté, assis face à des murs sans livres, entouré d’êtres qui ne pensaient qu’à survivre économiquement ».
Dans sa famille et dans son entourage, le paranormal, nourri de légendes régionales, a la cote. Sa sœur a des visions nocturnes, son oncle se passionne pour l’occultisme et la mère d’un de ses amis a une réputation de voyante. En lisant Le Seigneur des anneaux, de Tolkien, le jeune Gérald a l’impression de s’approcher du secret de l’univers.
Un jour, un de ses amis, fils de la voyante, lui confie avoir fait un voyage astral. C’est le début, pour Bronner et son petit groupe d’élus, d’une quête folle où se mêlent l’alchimie, la voyance et l’occultisme en général. Sa vie était plate, pas à sa mesure, et voilà que s’offre à lui l’accès à de grandioses vérités. « À l’âge de quinze ans, écrit-il, j’ai cru que ça m’était destiné, rien qu’à moi. »
Cet adolescent, qui n’avait « le respect de personne », que la solitude et l’ennui tourmentaient, passe ainsi « du statut de minable petit délinquant à celui d’homme-Dieu », en mêlant des éléments du surréalisme à sa passion pour le paranormal, dans le but, rien de moins, de « préparer une révolution des consciences » dont la teneur précise est tout sauf claire, mais qu’importe.
La croyance idéologique
Bronner et son petit groupe d’exaltés feront quelques disciples, mais découvriront rapidement qu’ils attirent surtout « des communistes, des anarchistes, des trotskystes, des demi-fous… », tous des gens insatisfaits de leur place dans le monde et qui trouvent dans ces engagements divers ce que Bronner trouve dans sa traque des mystères.
Parti à la recherche des secrets de l’univers, Bronner se voit contraint, par ses nouveaux alliés, d’engager la lutte contre des fascistes fantasmés plutôt que contre des satanistes imaginaires. La petite troupe révolutionnaire, déchirée par les tiraillements, se délitera jusqu’à l’éclatement définitif.
« Je vivais de façon accélérée la mutation de l’imaginaire humain qui conduit des systèmes religieux aux architectures idéologiques, telle que l’ont décrite Raymond Aron ou Jean-Pierre Sironneau, écrit Bronner. Le piège des religions séculières, qui se proposaient comme une exaltation de substitution, se refermait sur moi. »
Gérer l’incertitude
Il faut dire que Bronner, alors, a entamé des études en sociologie et que Weber, Lévi-Strauss et Durkheim habitent désormais son univers mental au côté de Tolkien. Ce qu’il appelle son « désenvoûtement » est déjà en marche. Il demeure néanmoins attaché à ses passions de jeunesse, ce qui le mène à travailler, à l’université, sur les croyances collectives et sur les superstitions, un thème, dit-il, « chevillé à son être ».
On devine un peu la suite. La distance critique que lui donnent les outils de la sociologie permet à Bronner de désenchanter son esprit. Il trouve notamment, chez l’anthropologue Malinowski, l’idée « que la pratique magico-superstitieuse avait toujours partie liée […] avec la réduction de l’incertitude ». Devant « l’angoisse des possibles », on cherche à se rassurer en tentant de « plier le monde à ses projets ».
Quand le réel nous échappe, la superstition nous offre un expédient qui peut nous sembler raisonnable, comme pour le naufragé, écrit Bronner, qui lance une bouteille à la mer. Ça ne lui coûte rien et ça peut lui rapporter beaucoup. On peut donc, dans ces conditions, « croire à des choses folles sans être fou soi-même », surtout quand « l’extrême solitude » nous assaille.
Bronner, au moment où il poursuit ses recherches sur les croyances, s’investit dans la passion secondaire de sa jeunesse, c’est-à-dire l’action politique contestataire animée par la volonté de changer le monde. Il s’engage ainsi à l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), un syndicat étudiant de gauche, à SOS Racisme et au Parti socialiste. Il dit y avoir beaucoup appris, mais avoir aussi retrouvé là un désolant dogmatisme idéologique, pas plus glorieux que l’aveuglement des fanatiques du paranormal.
Ces expériences amènent Bronner à plaider, en fin de parcours, pour « une épistémologie humaniste » qui rejette le désir de pureté et le ressentiment victimaire générateurs de radicalisme au profit d’une conception de l’être humain qui accepte de vivre avec ses « contradictions morales » et qui tente de les comprendre parce qu’il est revenu de son « désir d’exemplarité ».
Liberté et maturité
Dans un entretien au magazine La Vie du 7 mars 2024, Bronner se défend de vouloir en finir avec toutes les croyances en leur opposant une démarche strictement rationaliste. Ce qu’il rejette, précise-t-il, c’est la « dimension d’aliénation de la crédulité ». Il dit continuer de se « tenir disponible à l’inattendu », mais ajoute que le surnaturel n’existe probablement pas et que si, soudain, du merveilleux se manifestait à lui, il s’en réjouirait, tout en n’oubliant pas « que des propositions extraordinaires doivent être adossées à des preuves extraordinaires ».
Les croyances ont la vertu d’enchanter le monde — « tu m’as sauvé la vie, John Ronald Reuel , lance Bronner à l’auteur du Seigneur des anneaux—, « mais, à un moment donné, affronter la possibilité du non-sens est une forme de maturité intellectuelle ».
Le sociologue ne parle pas beaucoup de Dieu comme tel, sinon pour dire qu’il choisit de suspendre son jugement à son endroit. Sa réflexion, toutefois, interpelle le croyant, chrétien ou autre. L’enchantement du monde que permet la croyance, note Bronner, ne doit pas se faire « au prix de la liberté de pensée » et de la maturité intellectuelle. Qu’en est-il, sur cette base, de notre foi ?
Comme je l’écrivais en ouverture, il me semble qu’une croyance naïve en la Providence — Dieu mène le monde, rien n’arrive pour rien —, un rapport utilitariste à Dieu — si je prie plus fort, je serai exaucé — et une insistance sur le merveilleux religieux — la croyance aux miracles au sens littéral du terme — ne passent pas le test de la liberté et de la maturité.
On pourrait, dans cette logique, soumettre toutes nos croyances à cette analyse, en une sorte d’exorcisme libérateur, afin de voir ce qui résiste en elles à l’épreuve d’un réel qui n’exclut pas la poésie.
L’exercice est douloureux, mais salutaire dans la quête d’une foi adulte. « Il est plus difficile de vivre sans enchantement », reconnaît le sociologue, mais, « bizarrement, ajoute-t-il, cela peut même réintroduire une dimension métaphysique dans sa vie ». Je suis d’accord, et ce livre, avec nuance, délicatesse et intelligence, en fait la preuve en m’enchantant.















































