Déportée à Auschwitz en 1943, la pédiatre juive allemande Lucie Adelsberger survivra miraculeusement à cet enfer. Dans un puissant et bouleversant témoignage publié en allemand en 1956 et récemment traduit en français, elle raconte son histoire pour mettre l’humanité en garde contre le retour du pire.
Cette année marque le 80e anniversaire de la libération des camps de concentration nazis en 1945. Pour certains, il s’agit là d’une histoire ancienne dont on a déjà beaucoup parlé et qu’il ne sert à rien de ruminer.
Dans Espère (Albin Michel, 2025), son autobiographie, le pape François refuse cette invitation à l’oubli. Des témoins directs de la Seconde Guerre mondiale lui ont raconté leur expérience dans sa jeunesse. « C’est ainsi, écrit-il, que je sais à quel point il est important que les jeunes connaissent les effets des deux guerres mondiales du siècle dernier : cette mémoire est un trésor, douloureux mais capital pour former les consciences. »
La pédiatre juive allemande Lucie Adelsberger (1895-1971), rescapée du camp d’Auschwitz, fait elle aussi de cette mémoire un devoir moral et un avertissement nécessaire. « Nous avons entre nos mains le testament des morts, écrivait-elle après sa libération. Il nous incombe de parler d’eux. Discourir sur eux est épouvantable. Les histoires de l’Enfer ne font pas l’effet des contes de bonne femme ; elles sont atroces et vous brisent le cœur. Il serait plus confortable de faire des retouches ou même de tout passer sous silence et d’oublier (y compris pour nous). »
Si elle refuse ce confort, c’est, insiste-t-elle, parce que « le monde doit tirer l’enseignement des souffrances endurées, non pour que les vivants s’en affligent ou qu’elles leur gâchent la vie et surtout pas pour faire sensation, mais comme un enseignement et un exercice pour les générations à venir. »
Ces dernières lignes se trouvent dans les pages finales d’Une pédiatre à Auschwitz (Points, 2025, 216 pages), le puissant témoignage de Lucie Adelsberger écrit en 1946, originalement publié en allemand en 1956 et tout récemment traduit en français. L’historienne Annette Wieviorka, grande spécialiste de la Shoah, le présente comme un « des grands livres sur Auschwitz aux côtés notamment de Si c’est un homme, de Primo Levi, et de la trilogie Auschwitz et après, de Charlotte Delbo ». C’est dire la hauteur du propos.
Quand on constate aujourd’hui, écrit Jean-Pascal Auvray, traducteur du livre, que les agressions racistes et antisémites perdurent, voire augmentent, « que le déracinement, la migration sont des sujets forts de nos sociétés mondialisées et que le terme de nazisme, enfin, est dévoyé au pays même des libérateurs d’Auschwitz [la Russie], ce témoignage-ci mérite d’être lu ».
Une femme engagée
Née en 1895 dans une famille juive bourgeoise de Nuremberg, Lucie Adelsberger obtient son diplôme de médecine en 1919, une rareté pour les femmes de l’époque. Elle se spécialise en pédiatrie et plus précisément en allergologie. Citoyenne engagée, elle fait la promotion de la place des femmes en médecine et de la santé publique.
L’arrivée d’Hitler au pouvoir, en 1933, brise son élan. En tant que juive, elle perd son emploi à l’institut où elle menait ses recherches. En 1938, on lui retire même son droit d’exercer la médecine. Les occasions de quitter l’Allemagne ne lui manquent pas, mais elle écarte cette solution pour demeurer auprès de sa mère malade.
Le 17 mai 1943, elle est déportée à Auschwitz dans un convoi comptant 395 personnes. Cinq d’entre elles, seulement, survivront. En 1946, elle émigre aux États-Unis, à New York, pour renouer avec l’exercice de la médecine, avant de mourir d’un cancer en 1971, « sans descendance, sans jamais avoir remis les pieds en Allemagne, et dans un relatif anonymat », note son traducteur.
Dieu en enfer
Son récit, rédigé dans « une écriture précise, sensible et vibrante », écrit Wieviorka, n’a rien de sensationnaliste, mais ne nous épargne aucune des horreurs vécues par les déportés. Juive croyante, Adelsberger ne perdra jamais sa foi en Dieu pendant ses deux années passées en enfer, mais il lui arrivera de se rebeller contre Lui.
Le 29 septembre 1943, alors que le typhus fait rage dans le camp des Tsiganes où elle accompagne les mourants à titre de médecin, la pédiatre a ce cri du cœur : « Pourquoi tout cela ? […] Pour aucun de nous ne subsistait d’espoir. À quoi servaient toute cette souffrance, tout ce désespoir et cet enfer que nous traversions, si aucun de nous ne survivait pour pouvoir un jour feuilleter le livre [la Bible] et raconter l’histoire de ceux d’Auschwitz ? »
La souffrance, en effet, est quotidienne, permanente, gratuite et, surtout, sans issue. Adelsberger raconte tout : le transport déshumanisant dans des wagons de marchandise, les fouilles humiliantes, la faim — « une agression envers toute la personnalité » —, la soif qui « emporte les sens », les cruels et interminables appels, matin et soir, pendant lesquels les misérables qui tombent sont battus à mort. « Assister impuissant et devoir regarder comment autrui est torturé et souffre, sans pouvoir aider, est une des choses les plus épouvantables au monde », note-t-elle.
Le block dans lequel dort Adelsberger est à deux pas des crématoires. Chaque soir, elle voit les condamnés entrer dans les chambres à gaz, souvent en priant. « Là, soudain, venant de centaines de gorges comme d’une seule bouche, retentit dans la nuit sombre en rythme et en harmonie : Sch’mah Israël, Écoute Israël ! La profession de foi de cette masse humaine résonna loin sous le ciel libre, hymne de Dieu devant la porte ouverte sur la chambre de la mort. »
On se demande, devant tant d’horreurs, comment la pédiatre a su, a pu conserver la foi. Un soir de 1944, assise devant son block et sous un ciel étoilé, à l’ombre de la cheminée qui rejette la fumée des corps brûlés, elle se prend à méditer : « Qu’y avait-il de réel ? L’enfer ceint de barbelés ici-bas, où les hommes bouillonnaient dans le feu, et les blocks endormis à côté, ou bien le firmament là-haut où les étoiles dansaient, et peut-être ce monde de l’autre côté des fils de fer, où des hommes libres habitaient et où le quotidien allait encore de son allure réglée ? »
Ce monde de dehors, conclut-elle, n’existe plus pour elle, pour les siens, morts ou en sursis. La « véritable existence » n’est pas non plus dans ce camp, continue-t-elle, car même cet enfer disparaîtra. « Seules les étoiles parcourent leur trajectoire et dessinent la trace de l’éternité, écrit-elle. Et nous sommes là, en suspens dans un espace sans fond, avec cependant une grande et forte foi en l’Être éternel dans notre cœur. »
La vengeance de la vérité
Lire ça nous plonge dans une noirceur angoissante. On a envie de laisser faire, de passer à autre chose, pour se consoler, pour se rassurer. Il faut, pourtant, raconter ces choses, les redire et les relire, pour deux raisons, principalement, qu’Adelsberger pointe déjà dans son livre et qui demeurent aussi justes aujourd’hui.
Nous le devons d’abord aux Juifs exterminés, mais aussi, insiste la survivante, aux autres victimes, les Tsiganes, les résistants, les handicapés, les homosexuels. « Tous ces morts, écrit Adelsberger, crient vengeance, mais pas avec le bûcher allumé et le poteau de torture avec eux. Ce serait imiter ou modifier des méthodes de sadiques dont nous avons la plus profonde horreur. Ces morts exigent une autre vengeance : la vérité à propos d’Auschwitz. » Noblesse, oui, d’une vengeance qui consiste à choisir la vérité en lieu et place du mensonge, l’humanité plutôt que le poison idéologique.
Cette mémoire trouve aussi sa nécessité — c’est la seconde raison — dans sa valeur préventive. « Une pincée d’antisémitisme de salon, un peu d’antagonisme politique et religieux, le rejet de celui qui pense différemment en politique, en soi un inoffensif fourre-tout, jusqu’à ce qu’un dément arrive et en fasse de la dynamite, explique la pédiatre survivante. Il faut comprendre cette synthèse si l’on veut éviter dans l’avenir que des choses se passent comme à Auschwitz. Quand la haine et la calomnie germent à bas bruit, alors, cela veut dire qu’à ce moment, il faut être éveillé et être prêt. C’est cela le testament de ceux d’Auschwitz. »
Ces mots ont été publiés en 1956. Je les lis aujourd’hui avec le triste sentiment qu’ils n’ont rien perdu de leur pertinence et de leur urgence. L’antagonisme, le rejet de la différence, la haine, la calomnie ? C’est chaque jour encore. À bas bruit, peut-être, sur l’air de c’est juste du spectacle, mais de plus en plus fort et de plus en plus pour de vrai, il me semble.
Ce témoignage, écrit Adelsberger dans un exergue bouleversant et essentiel, se veut un héritage pour les Juifs et pour toute l’humanité. « Ce n’est que si nous en apprenons, nous qui nous nommons créatures de Dieu, à devenir de meilleures personnes, à aimer notre prochain pour de bon et à agir pour que l’horreur disparaisse de cette terre, que ce livre pourra atteindre son but. » Que dire de plus, sinon amen ?
Note : Cette chronique fera relâche pour l’été. Au plaisir de vous retrouver à la rentrée.
















































