Nourris par la même foi chrétienne, Pierre Poilievre et Mark Carney offrent pourtant des visions opposées. Aucun des deux ne cite sa foi comme un facteur déterminant de sa politique, mais l’un mobilise la morale évangélique pour consolider sa base, l’autre brandit l’éthique catholique pour réformer ou influencer le capitalisme. Analyse de deux postures.
Deux catholiques de longue date

En 2023, Pierre Poilievre a publié une annonce dans un journal d’Ottawa (Your Community Voice) à l’occasion de Pâques. L’annonce montrait son visage à côté d’une image représentant les trois croix sur la colline de Golgotha, lieu de la crucifixion de Jésus, vues du tombeau vide. En grandes lettres, l’annonce proclamait : « He is risen! » (« Il est ressuscité ! »).
Pierre Poilievre s’intéresse depuis longtemps à courtiser le vote chrétien au Canada, même s’il n’est pas personnellement pratiquant, selon le livre Pierre Poilievre: A Political Life (Andrew Lawton, Sutherland House Books, 2024). Bien qu’élevé dans la foi catholique, il a cessé d’assister à la messe peu après le début de sa carrière politique.
Le jour où Mark Carney a déclenché les élections cette année, un journaliste lui a demandé : « Monsieur Carney, vous êtes catholique pratiquant; vous êtes allé à l’église avant votre rencontre avec le gouverneur général ce matin. Soutenez-vous le droit des femmes à choisir? »
Carney a répondu avec discrétion : « Je n’aurais pas attiré l’attention sur le fait que j’allais à l’église, mais merci de l’avoir souligné. »
Sa foi catholique influence néanmoins plusieurs aspects de sa vie.
Des visions et des personnages opposés
Il serait faux de prétendre que les valeurs chrétiennes de l’enfance de Poilievre n’influencent pas ses opinions politiques. Ayant passé toute sa vie adulte au Parlement, son historique de vote reflète clairement les valeurs transmises par sa mère adoptive. Jeune, elle l’emmenait à des manifestations anti-avortement à Calgary et à des rassemblements du Parti réformiste. Son père adoptif a révélé son homosexualité avant leur divorce, ce qui a également pu influencer son parcours politique. En 2005, Poilievre a voté contre la légalisation du mariage homosexuel. Il est ouvertement opposé à l’aide médicale à mourir (AMM) et défend une économie libertarienne fondée sur la réduction des impôts. Cependant, il ne se conforme pas systématiquement aux valeurs chrétiennes traditionnelles, refusant notamment de rouvrir le débat sur l’avortement ou de s’opposer explicitement aux droits LGBTQ+. Il semble donc avoir changé d’avis depuis son vote initial en 2005. Malgré cela, ses positions restent généralement proches des préoccupations de la mouvance évangélique davantage que celle catholique.
Les influences religieuses de Carney sont plus faciles à cerner, notamment à travers ses engagements publics et ses écrits. Dans son livre Value(s): Building a Better World For All (McLelland & Stewart, 2021), Carney souligne que les marchés mondiaux doivent bénéficier à l’humanité et non uniquement aux investisseurs. Durant les débats pour la chefferie libérale, il a affirmé que les marchés devraient profiter « aux gens, pas aux profits ». Cette perspective est influencée par une rencontre avec le pape François, qui appelait à « humaniser l’économie ».
En revanche, Carney évite généralement de s’engager ouvertement dans les débats culturels sensibles. Après le débat francophone, lorsqu’un représentant de Rebel News lui a demandé combien de genres existent, Carney, visiblement mal à l’aise, a répondu : « Si l’on parle uniquement de sexe, deux. » Il n’aborde ces sujets délicats qu’en cas de nécessité, sauf en affirmant son soutien absolu au droit des femmes à choisir.
La guerre culturelle
La question des droits des personnes transgenres, pourtant très controversée, a été peu discutée pendant la campagne électorale. Avant les élections, lorsqu’on a demandé à Poilievre son avis sur l’interdiction imposée par Donald Trump aux athlètes transgenres, il a simplement répondu : « Je ne connais que deux genres. » Ce n’était pas une réponse à la question posée, mais cela semblait servir de signal à ses partisans quant à son opinion. Il n’en a plus parlé depuis. Plus tôt, en 2024, il a également exprimé son inconfort quant à l’accès des femmes trans aux toilettes pour femmes. Ces déclarations, soigneusement mesurées, visent à rassurer son électorat conservateur tout en évitant une controverse majeure. Carney, pour sa part, n’a jamais publiquement abordé les droits trans ou LGBTQ+ de façon significative, sauf pour affirmer son engagement envers ce qui est déjà inscrit dans la loi canadienne.
Sur la question israélo-palestinienne, Poilievre adopte une position clairement pro-israélienne, minimisant les préoccupations humanitaires envers les Palestiniens et tenant le Hamas pour responsable des souffrances endurées par ceux-ci. Sa position rejoint clairement celle de nombreux évangéliques nord-américains.
Carney propose quant à lui un embargo sur les armes, soutient une solution à deux États et insiste sur le respect du droit international. Bien que ces positions ne soient pas entièrement satisfaisantes pour les gens pro-palestiniens, elles s’alignent davantage avec la ligne officielle du Parti libéral.
Malgré leurs similitudes apparentes et leurs origines catholiques communes, Carney et Poilievre divergent considérablement sur les questions sociétales, tout en partageant une certaine vision de la responsabilité financière. Carney demeure plus fidèle à la foi catholique dans sa vie publique, tandis que Poilievre, bien qu’éloigné de la pratique religieuse, conserve l’influence de son héritage religieux dans ses positions politiques. Aucun des deux hommes ne discute souvent ouvertement de sa foi en public, ou ne l’affirme comme la raison principale de ses opinions. Ces deux leaders, malgré des parcours semblables qui laisseraient croire qu’ils sont similairement influencés, offrent des visions radicalement différentes pour l’avenir du Canada. Reste à voir ce que la population décidera aux urnes très bientôt.
















































