Au Québec, tous et toutes devraient avoir le droit de manifester leur foi en public sans craindre de recevoir des amendes ou même «de devenir des hors-la-loi», s’est exclamé l’évêque de Trois-Rivières Martin Laliberté.
Le président de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec (AECQ) a réagi ainsi en apprenant que l’Assemblée nationale étudiera très bientôt un projet de loi afin d’interdire spécifiquement les prières de rues au Québec.
C’est le jeudi 28 août 2025 que le ministre responsable de la Laïcité Jean-Francois Roberge a affirmé, dans son compte Facebook, que «la multiplication» des prières dans l’espace public serait «un enjeu sérieux et sensible au Québec». Il y a moins d’un an, le premier ministre François Legault avait lui aussi évoqué «son malaise face à ce phénomène de plus en plus présent, surtout à Montréal».
«Le premier ministre du Québec m’a donné le mandat de renforcer la laïcité et j’ai la ferme intention de remplir ce mandat avec diligence», a ajouté le ministre Roberge, deux jours après la publication du rapport du Comité d’étude sur le respect des principes de la Loi sur la laïcité de l’État et sur les influences religieuses.
«Cet automne, nous allons donc déposer un projet de loi pour renforcer la laïcité au Québec, notamment en interdisant les prières de rues», annonçait-il dans sa page Facebook.
Le rapport du comité d’étude coprésidé par les avocats Christiane Pelchat et Guillaume Rousseau n’allait pas aussi loin.
Sa recommandation (numéro 36) invitait plutôt les municipalités (et non pas le gouvernement du Québec) à «préciser que, dans leurs politiques en matière de laïcité, elles doivent intégrer, en harmonie avec leurs réglementations, un encadrement des manifestations religieuses collectives sur leur territoire».
«Des lois et des règlements municipaux existent déjà pour assurer la paix publique lors de manifestations», rappelle lui aussi le président de l’AECQ qui ne cache pas son inquiétude devant cette déclaration récente du ministre Jean-François Roberge. «Nous croyons superflu d’encadrer davantage cette pratique.»
Par ailleurs, «la manifestation de notre foi est garantie par la Charte des droits et libertés de la personne», souligne Mgr Laliberté. «Tous devraient avoir le droit de se recueillir sans craindre de devenir un hors-la-loi.»
Enfin, l’évêque catholique trifluvien ne voit pas comment «une loi pourrait distinguer la prière d’une autre manifestation publique». Il estime que «les manifestations religieuses sont aussi légitimes que les manifestations syndicales, sportives, politiques et culturelles».
Large condamnation
Aussitôt après la déclaration du ministre Roberge, l’Association canadienne des libertés civiles (ACLC) a vivement condamné «l’introduction prochaine par le gouvernement du Québec d’une loi interdisant les prières dans les espaces publics».
Qualifiée d’alarmante, une telle mesure porterait «clairement atteinte à la liberté de religion, à la liberté d’expression, à la liberté de réunion pacifique et à la liberté d’association».
Toutes ces libertés démocratiques sont garanties sont non seulement garanties par la Charte québécoise des droits et libertés de la personne mais aussi par la Charte canadienne des droits et libertés, rappelle l’organisme.
«Les espaces publics appartiennent à tous, quelles que soient leurs croyances religieuses. Ces espaces doivent être des lieux où la diversité des croyances, des cultures et des identités est à la fois respectée et protégée.»
«Bien que les libertés fondamentales ne soient pas absolues, les Québécois de tous les horizons devraient se méfier des tentatives de gouvernements de restreindre de façon irrationnelle et excessivement large leurs libertés démocratiques», a aussi déclaré Anaïs Bussieres McNicoll, la directrice du programme des libertés fondamentales auprès de l’ACLC.
«Les prières dans la rue sont une manifestation de la liberté d’expression exercée depuis si longtemps par diverses communautés, un droit garanti par les chartes québécoise et canadienne. Une interdiction générale stigmatiserait les communautés, alimenterait l’exclusion et minerait la cohésion sociale du Québec», estime de son côté le Forum musulman canadien (FMC).
«À l’heure où les Québécois sont confrontés à un système de santé défaillant, au fiasco SAAQclic, à la flambée des coûts du logement et à l’augmentation du coût de la vie, le gouvernement de la CAQ devrait se concentrer sur la résolution des problèmes réels, et non sur le contrôle des droits fondamentaux de ses citoyens» ajoute le lobby musulman.
Prières musulmanes
Louis Bourque, le président du Réseau évangélique du Québec, croit que la motivation du gouvernement Legault à légiférer la prière sur la place publique est liée à des prières publiques – et fortement médiatisées – qui ont été récitées lors de récentes manifestations propalestiniennes tenues à Montréal, notamment à la Place d’Armes, une place publique sise devant la basilique Notre-Dame de Montréal.
Dans une société libre et démocratique, estime toutefois le leader religieux, «il est normal que les manifestants cherchent à attirer l’attention du public, de diverses manières, à la cause qui les préoccupe».
Pour capter cette attention médiatique, «certains font appel au nombre, aux messages chocs, à la nudité même, et maintenant à la prière de rue», observe-t-il. «Si la forme est religieuse, il est évident pour tous que le fond est centré sur des enjeux de politique internationale.»
De telles manifestations sont «de nature politique bien qu’une part de leur expression, la prière de rue, soit de forme religieuse». Le gouvernement et les autorités chargées d’assurer la sécurité du public doivent «savoir distinguer l’une de l’autre», conseille-t-il.
Une interdiction mur à mur de la prière publique ne réglerait en rien les problèmes politiques que les manifestants dénoncent. En fait, une telle interdiction ne «contribuerait qu’à ostraciser une part importante des Québécois et Québécoises pour lesquels la foi continue de faire partie intégrante de leur propre identité».
Le ministre Jean-François Roberge devrait agir avec prudence dans ce dossier, conseille le pasteur Louis Bourque. «Nous pouvons affirmer publiquement que nos prières accompagnent le ministre responsable de la Laïcité», lance-t-il.
Sérieuses inquiétudes
Dans une lettre d’opinion remise exclusivement au quotidien La Presse et publiée le lundi de la fête du Travail, l’archevêque de Montréal Christian Lépine affirme qu’interdire les prières en public «soulève de sérieuses inquiétudes quant au respect des libertés fondamentales dans une société démocratique».
Publiée mardi dans le site Web de l’archevêché de Montréal, la lettre publique de l’archevêque rappelle que toutes les chartes des droits spécifient que «la liberté religieuse n’est pas confinée aux lieux de culte» et qu’elle «fait partie intégrante du vivre-ensemble».
«Restreindre la prière à la sphère privée reviendrait à réduire l’espace de liberté de toute la société», ajoute Mgr Lépine.
Le projet de loi annoncé par le ministre Roberge sera «impraticable et discriminatoire», déclare aussi l’archevêque qui se demande comment le législateur fera pour distinguer «une prière d’un moment de silence ou de recueillement».
«Comment légiférer sur une intention, un murmure, une pensée intérieure? Et surtout, qui décidera de ce qui est prière et de ce qui ne l’est pas?»
«Une telle interdiction ne pourrait s’appliquer qu’au prix de l’arbitraire et nourrir la méfiance et les préjugés», croit l’archevêque de Montréal.
L’État est laïque, pas la société
«La laïcité de l’État garantit que les institutions demeurent neutres devant la diversité des croyances, au service et au bénéfice de tous les membres de la société. Mais elle n’exige pas l’effacement public de la foi dans la société, bien au contraire», ajoute Mgr Christian Lépine.
«Confondre neutralité de l’État et neutralisation de la société conduirait à une grave régression.»
«Dans une société démocratique comme la nôtre, la diversité des convictions ne se craint pas», lance-t-il au gouvernement que dirige le premier ministre François Legault. «Elle s’accueille et contribue à faire la richesse du Québec, forte de la culture du dialogue et de la rencontre.»
Voir aussi
Présence, François Legault veut interdire les prières en public, 9 décembre 2024.
Présence, La laïcité ne doit pas devenir la chasse-gardée de militants antireligieux, 30 mai 2025.
















































