Une décision administrative de l’Internal Revenue Service (IRS) des États-Unis risque de donner des munitions supplémentaires aux mouvements et aux Églises fondamentalistes pro-Trump dans leur lutte pour «christianiser» la société. Présence a rencontré André Gagné, professeur au département de théologie de l’Université Concordia, afin de comprendre les répercussions de cette décision sur la vie politique du pays.
Depuis l’assassinat de Charlie Kirk, fondateur de l’organisme pro-Trump Turning Point USA, survenu le 10 septembre alors qu’il rencontrait les étudiants de l’Université d’Utah Valley, André Gagné est sollicité par les médias de plusieurs pays. Le professeur est un spécialiste des mouvements fondamentalistes états-uniens.
D’entrée de jeu, l’expert rappelle que «dans leur vision du monde, tout est vu, tout est compris dans le prisme d’une guerre spirituelle».
C’est dans ce contexte politique et religieux qu’en 2024, le National Religious Broadcasters, la Sand Spring Church et la First Baptist Church Waskom décident de poursuivre l’IRS. Ces organismes l’accusaient de violer leur droit de parole et leur liberté religieuse.
En cause? L’amendement Johnson, un dispositif législatif que Lyndon B. Johnson, alors sénateur, a fait ajouter à un projet de loi fiscale qui a été adopté par le Congrès en 1954. Cet amendement stipule que les organismes de charité, religieux ou non, s’ils veulent conserver le privilège de ne pas payer d’impôt, ne peuvent «participer ou intervenir» dans une campagne politique, que ce soit en faveur ou en opposition à un candidat à une fonction publique.
Lors du procès, l’IRS et les plaignants ont demandé à la Cour d’entériner une décision commune concernant l’application de l’amendement Johnson. Cette proposition commune propose que l’amendement Johnson ne s’applique pas «aux discours prononcés dans un lieu de culte à l’intention de ses fidèles, dans le cadre de services religieux, par le biais de ses canaux de communication habituels, sur des questions de foi, concernant la politique électorale vue à travers le prisme de la foi religieuse».
Un précédent
Pour André Gagné «l’IRS ouvre une porte».
«Cette porte n’est ouverte que partiellement, car la décision de l’IRS ne concerne que les trois organismes plaignants. Il s’agit néanmoins d’un précédent. Je crois que l’on va voir une augmentation du nombre d’Églises chrétiennes et de religions qui vont prendre des positions politiques.»
Toutefois, pour l’expert, la portée de la nouvelle position de l’IRS est loin d’être claire, puisque de tout temps les Églises chrétiennes, surtout fondamentalistes, ont pris d’une manière ou d’une autre position au sujet de la politique. «Trump est allé régulièrement dans de grandes assemblées religieuses qui se tenaient dans de grosses Églises, comme la Destiny Church à Phoenix que fréquentait Charlie Kirk.»
André Gagné souligne cependant que la nouvelle position de l’IRS pourrait fragiliser la séparation de l’État et de la religion aux États-Unis. «Certains groupes religieux plus progressistes s’opposent d’ailleurs à la proposition de l’IRS. Ils affirment qu’il est important de préserver la séparation entre l’État et la religion, sans quoi la mixité religion politique est à nos portes.»
Le professeur rappelle qu’en 2017, Trump avait signé un décret pour tenter d’annuler l’amendement Johnson, sans succès. «Pour ce faire, il faut passer par le Congrès», souligne-t-il.
Alors pourquoi l’IRS a-t-il proposé de lui-même que l’amendement Johnson ne s’applique pas à certains mouvements religieux? Pour André Gagné, les menaces politiques de Trump pourraient expliquer les décisions prises par certaines institutions gouvernementales. «Récemment, Trump a exercé des pressions auprès Jerome Powell, directeur de la Réserve fédérale américaine, afin qu’il baisse les taux d’intérêt», rappelle-t-il.
André Gagné se demande à qui profitera cette nouvelle position de l’IRS. «Est-ce que les Églises plus progressistes vont pouvoir critiquer le régime actuel? Est-ce que ces critiques seront considérées comme des préjugés anti-chrétiens que veut bannir Trump avec son décret Éradiquer les préjugés antichrétiens [Eradicating Anti-Christian Bias, signé le 6 février 2025]?»
Sentiment de persécution
Pour l’expert, il semble bien qu’aux États-Unis, la liberté de parole ne soit pas la même pour tous. «En mai 2025, des chrétiens qui s’opposent à certaines décisions politiques de Trump se sont rassemblés sous la Rotonde du Capitole afin de prier. Ils ont été arrêtés par les autorités policières. Cependant, les membres du mouvement MAGA qui réalisent des concerts chrétiens dans la Rotonde et à la Maison-Blanche ne sont pas dérangés.»
Malgré la présence de Trump à la Maison-Blanche, les mouvements chrétiens fondamentalistes qui l’appuient se sentent encore menacés. C’est pourquoi ils peuvent s’en prendre aux institutions politiques. «Ils se sentent toujours comme cela. Ils ont toujours le sentiment que le monde est contre eux.»
Selon l’expert, l’assassinat de Charlie Kirk va cristalliser ce sentiment. «Dans une déclaration sur la mort de son mari, sa veuve a dit qu’elle ressentait que la guerre spirituelle était palpable. Pour elle, l’assassinat de Kirk n’est pas seulement politique, mais également spirituel.»
André Gagné est d’avis que la mort violente de Charlie Kirk «va galvaniser» les mouvements fondamentalistes. «Il n’est pas question pour eux de se prendre par la main et de chanter Kumbaya [un chant scout négrospiritual]! Certains leaders religieux disent même aux chrétiens que, si leur pasteur ne parle pas de Charlie Kirk, ils doivent quitter cette Église.»
L’expert constate que l’assassinat de Kirk révèle la profondeur de la division aux États-Unis. «On peut se demander s’il y a vraiment une solution à cette polarisation. Ce sont deux visions du monde qui s’affrontent. Une vision spirituelle et une vision plus sociale et inclusive.»
















































