« Ils voulaient faire de nous un exemple », dit Tal Mitnick, un des premiers objecteurs de conscience au sein des Forces de défense d’Israël. « Ils m’ont arrêté et emprisonné pendant 180 jours. »
Depuis le 7 octobre 2023, la violence a éclaté en Israël. Les Forces de défense d’Israël (FDI) ont lancé leur offensive contre la Palestine en réponse aux attaques revendiquées par le Hamas. Pendant plus d’un an de conflit, la guerre a coûté la vie à plus de 1 139 Israéliens au total et on dénombre au moins 61 709 Palestiniens tués et 111 588 blessés à Gaza, selon les statistiques d’Al Jazeera. Bien qu’une majorité considérait ce conflit comme une réponse inévitable, des voix dissidentes s’élevaient.
Tal Mitnick et Einat Gerlitz, deux Israéliens résolument opposés à la guerre, ont entrepris tout récemment un parcours de conférences pour témoigner de leurs expériences. Pionniers dans la contestation ouverte du conflit, ils ont payé un lourd tribut : emprisonnement de six mois, ostracisme au sein de leur communauté et pressions constantes pour renoncer à leurs convictions. Selon eux, subir une courte incarcération apparaît moins douloureux que de participer indéfiniment à une guerre aux conséquences désastreuses sur la population palestinienne.
« Juste avant mon enrôlement, j’ai compris que je ne voulais pas être complice de ce système. J’ai rédigé une lettre de refus », explique Einat Gerlitz, qui vivait alors en colocation avec d’autres opposants à la guerre. Pour elle, cet acte a révélé l’étendue de son pouvoir d’agir.
Le système israélien impose à tous les jeunes une conscription de 32 mois. Dès l’enfance, ils sont confrontés à une propagande omniprésente qui normalise le militarisme.
« J’ai toujours trouvé étrange qu’en Israël, le jour de la commémoration des disparus soit suivi dès le lendemain d’une célébration de l’indépendance », se souvient Gerlitz. « Deux jours se succèdent : l’un où l’on se recueille sur nos pertes, et l’autre où l’on glorifie la puissance militaire. » Cette dualité accentue le malaise d’une jeunesse endoctrinée dès son plus jeune âge.
Identité et marginalisation
Au-delà de ses convictions pacifistes, la vie d’Einat Gerlitz se complexifie par son identité. Femme queer dans une société où, malgré la légalité des diversités sexuelles et d’expression de genre, les mentalités demeurent rigides, elle subit une double marginalisation. « Être queer suffit à m’isoler dans la société israélienne », dit elle. « Mais lorsque j’exprime haut et fort mon opposition à ce que je perçois comme un génocide sous nos yeux, je me sens complètement seule. »
Tal Mitnick évoque également son premier contact avec un Palestinien : « Je n’arrivais pas à concevoir que cette personne, que je n’avais jamais appris à considérer comme un semblable, soit un être humain à part entière. » Il explique que la propagande d’État a, en effet, contribué à déshumaniser les habitants de Gaza, en multipliant des messages destinés à faire oublier leur droit à la vie. Ce premier échange l’a profondément transformé en lui révélant que, malgré des vécus et des réalités radicalement opposés, ils partageaient en réalité le même espace de vie.
« Résister, c’est aussi s’informer et élargir sa vision du monde », dit Fabienne Presentey, sociologue et membre de Voix Juives Indépendantes. « C’est oser exprimer une solidarité qui se dresse contre les diktats du pouvoir en place. »
Lors d’une discussion axée sur la lutte contre ce qu’elle qualifie de fascisme colonial, Fabienne Presentey était accompagnée de Tal et Einat, de Catherine Kineweskwêw, codirectrice du Centre pour l’histoire orale à l’Université Concordia, et enfin de Rachad Antonius, professeur de sociologie à l’UQAM et auteur de La conquête de la Palestine (Écosociété, 2024), afin d’offrir à l’auditoire un éclairage approfondi sur la dynamique du conflit et le climat de tension qui règne dans le pays.
« Dans la représentation dominante, beaucoup pensent qu’il s’agit d’un conflit entre deux peuples partageant la même terre », dit le professeur Antonius. « Selon de nombreux journalistes, les Palestiniens seraient dépourvus de droits tout en possédant le même pouvoir militaire qu’Israël. » Il réfute cette vision en expliquant que, légalement, les Palestiniens bénéficient des mêmes droits, mais n’exercent jamais de véritable pouvoir militaire.
Entre violence et résistance
Catherine Kineweskwêw a établi une comparaison entre la situation à Gaza et celle au Canada en évoquant les relations entre les Européens, le gouvernement canadien et les Premières Nations. « Si l’on souhaite être colonisateur et recourir à la violence, la première étape consiste à anticiper la résistance », dit-elle. Elle insiste sur le fait que la répression est jugée nécessaire pour étouffer toute opposition. « Lorsque les colons européens sont arrivés sur l’île de la Tortue (l’Amérique du Nord selon la désignation autochtone), une phase de coexistence pacifique a d’abord prévalu. Mais dès que des signes de tension se sont manifestés, ils ont abattu les bisons afin d’entraver la spiritualité indigène et compromettre leurs sources de subsistance. » Elle conclut en rappelant que le gouvernement d’Israël aurait adopté une stratégie similaire depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui.
La démarche de ces militants, qui persévèrent dans leur engagement malgré l’hostilité ambiante, se heurte à une majorité de citoyens soutenant, voire justifiant, les opérations militaires. Selon une étude du Pew Research Center, environ 75 % des Israéliens estiment que les actions à Gaza étaient appropriées, voire insuffisantes. Leur parcours de résistance se déroule dans un contexte où la trêve est fragile : au cours des deux dernières semaines, malgré le cessez-le-feu, quatre personnes ont été tuées par les forces israéliennes, tandis que le Hamas a clairement indiqué ne pas vouloir prolonger l’arrêt des hostilités, citant les propositions gouvernementales injustes.
« Ce système, qui ne cesse que d’opprimer, appelle à une réforme en profondeur », conclut Tal Mitnick. Pour lui et pour Einat Gerlitz, l’espoir réside dans la résistance collective et la solidarité : en assumant pleinement les conséquences, dont l’emprisonnement et l’ostracisme, ils témoignent d’une foi inébranlable en un avenir où la guerre pourra, un jour, cesser.
Le 17 mars, Israël a rompu le cessez-le-feu, tuant plus de 400 personnes selon les autorités palestiniennes.
















































