L’ampleur des changements dus à la diminution des ressources humaines et financières au sein de l’Église catholique et de ses institutions conduit à interroger l’état des lieux de la pastorale sociale au Québec. Afin de brosser un portrait de la situation, Présence propose un dossier alimenté par des rencontres avec des intervenants de différents milieux. Dans ce sixième texte, Hugo Saez aborde la question de la crise de l’itinérance avec des intervenants d’Église qui tente d’y remédier selon leurs capacités. Soyez à l’affût d’un nouvel article du dossier chaque lundi.
Phénomène exacerbé depuis la pandémie, la crise de l’itinérance est un fléau qui ne cesse de gagner du terrain aux quatre coins du Québec. Les acteurs de la pastorale sociale et des organismes communautaires se serrent les coudes et craignent que la situation ne devienne « dramatique » si rien ne change.

D’année en année, le nombre de personnes en situation d’itinérance visible bat des records. Et au-delà du plan comptable, celles et ceux qui œuvrent sur le terrain constatent que l’itinérance s’est diversifiée. «Souvent, on pense à une personne seule, qui n’a pas d’emploi et qui a des problématiques mentales qui peuvent être liées à la consommation de drogues. Mais maintenant, il y a aussi des familles qui se retrouvent dans une itinérance. Elles vont loger quelques nuits chez un ami, et oscillent d’un réseau à l’autre pour survivre. C’est une réalité que l’on ne connaissait pas avant», rapporte l’abbé Julien Guillot, prêtre et curé de l’unité pastorale de Limoilou, dans l’archidiocèse de Québec.
Jonathan Lacasse, agent diocésain de pastorale sociale pour le diocèse de Trois-Rivières, confirme cette tendance dans son secteur. « Le visage de l’itinérance a changé. Il y a plus de gens à faible revenu qui n’ont pas nécessairement de problème de santé mentale. Il y a des liens à faire avec la crise du logement ou encore le sous-financement des organismes communautaires », renchérit ce dernier.
Décisions gouvernementales contestées

À l’heure où la crise de l’itinérance est à son paroxysme, difficile pour les organismes communautaires de suivre la cadence. C’est notamment le cas de la Maison Revivre, fondée en 1978 par Colette Samson. Aujourd’hui décédée, elle était une catholique très engagée auprès des déshérités. La Maison Revivre vient en aide aux plus démunis de la basse-ville de Québec pour favoriser leur réhabilitation sociale. Service de repas, hébergement, accompagnement dans les démarches administratives ou encore distribution alimentaire : les services proposés sont variés, mais parfois saturés. « Tous les jours, on peut refuser 10 à 15 personnes facilement », informe Karin Breton, directrice de la Maison Revivre.
Selon elle, les réno-évictions (ou rénovictions) sont également à pointer du doigt. Une réno-éviction est un processus lors duquel le propriétaire d’un logement peut décider d’expulser son locataire, en justifiant la nécessité de procéder à des rénovations majeures. « Les locataires ne connaissent pas toujours leurs droits », s’insurge Karin Breton. « Il y a des nouveaux pauvres qui en sont victimes. Bien qu’ils aient un travail, leurs revenus ne sont pas suffisants pour qu’ils puissent se payer un logement », ajoute Jean-Marc Houle, qui sert des repas tous les mercredis depuis trois ans, à l’Abri de la Rive-Sud, un organisme à Longueuil.
« Nos gouvernements ont fait le choix d’aider davantage l’économie que de s’occuper de mettre en place des plans d’actions pour contrer l’itinérance. Le problème ce n’est pas l’argent, c’est ce que l’on fait avec. La Ville de Montréal a investi des millions de dollars pour éclairer le pont Jacques-Cartier : c’est beau pour le tourisme, mais on aurait pu aider les personnes en situation d’itinérance qui dorment sous ce pont. Ce dont le Québec manque, c’est de fierté », soutient Jean-Marc Houle, impliqué dans les questions reliées à l’itinérance depuis 2012.
« Penser à la force du nous »
Sur le terrain, les initiatives paroissiales se font de plus en plus rares. « Nos ressources financières sont limitées et défaillantes. Les gens pensent que l’Église est riche, mais ce n’est pas vrai. On a le poids de l’héritage patrimonial de nos structures d’Église. Nos responsabilités civiles par rapport à ces bâtiments-là nous empêchent de jouer notre rôle premier pour ce qui est d’aider des gens qui ont le plus de misère », regrette l’abbé Julien Guillot.
Une situation qui pousse l’Église à se tourner vers les organismes communautaires déjà existants. « Pour donner un exemple, dans le secteur où je me trouve, il y a un organisme qui sert des repas complets à 75 sous. La pastorale sociale s’exprime beaucoup à travers ces organismes qui se sont implantés dans les milieux avec différentes préoccupations. Il faut les soutenir », affirme le curé de la paroisse de Limoilou. Ce sont eux qui permettent aux gens de se reprendre en main. Ça prend des organismes qui puissent répondre au jour le jour aux besoins immédiats, mais ça prend aussi des organismes qui accompagnent les gens pour se sortir de là. Comme Église catholique, il faut être en lien avec ces organismes et s’entraider. Les fidèles peuvent s’engager eux-mêmes comme bénévoles pour aider les plus démunis ».
« Tous ensemble, on a une voix beaucoup plus forte. Pourquoi réinventer la roue si des services sont déjà existants ? », questionne d’ailleurs Karin Breton.
« Jamais trop tard pour bien faire »
Maintenant que l’urgence est là, quel avenir pour l’itinérance ? « Il faut arrêter de jouer à l’autruche et dire que ça n’existe pas. L’itinérance ne disparaitra pas, mais il faut arrêter de fermer les yeux et trouver des solutions », croit la directrice de la Maison Revivre.
« Il faudrait aussi que l’Église soit plus revendicatrice au niveau des enjeux sociaux, d’autant que ça l’aiderait à retrouver une forme de crédibilité », conclut quant à lui Jonathan Lacasse.
















































