Le Vatican a publié Dignitas Infinita le 8 avril. Cette déclaration du Dicastère pour la doctrine de la foi traite de la dignité humaine et aborde notamment les questions de genre et de changement de sexe. Il critique les droits associés à l’égalité LGBT, les voyant comme un défi à l’ordre divin. Le texte fustige la théorie du genre et défend une vision traditionnelle du genre, le considérant comme binaire, biologique, et relevant de la volonté divine.
Qu’est-ce que la théorie du genre?
Il existe en fait plusieurs théorie du genre. La plus connue est celle de Judith Butler. Cette philosophe identifie le genre comme une construction sociale évolutive, dérivant de la socialisation et de la culture, plutôt que de distinctions sexuelles biologiques. Elle conteste la causalité biologique directe du genre, la considérant comme une construction historiquement et culturellement déterminée.
Butler conceptualise le genre en tant que résultat de dynamiques de pouvoir, façonné par le langage, et générant des stéréotypes normatifs. Ces stéréotypes imposent des comportements, tels que l’injonction de maîtrise émotionnelle chez l’homme, qui nécessitent une remise en question pour éviter l’acceptation passive ou l’appropriation non critique. Elle souligne l’importance de déconstruire les normes et les relations de pouvoir qui nuisent à l’identité individuelle, surtout pour les femmes, souvent désavantagées socialement par les stéréotypes.
Butler plaide pour la reconnaissance de la diversité identitaire, promouvant l’expression de genre sans contraintes ni discrimination. Sa théorie propose de rejeter la vision métaphysique, fortement teintée de platonisme, d’un genre immuable et d’une identité personnelle fixe et intemporelle. Elle adopte une conception du sujet comme entité dynamique, changeante selon les influences sociales, culturelles et relationnelles, niant l’existence d’une « nature humaine » fixe, qu’elle soit féminine ou masculine. Cette perspective reflète le constructivisme social du postmodernisme, qui considère que la réalité est socialement construite à travers le langage, les pratiques et les institutions.
Une rhétorique vaticanesque polarisante
On peut reprocher à la théorie du genre de ne pas tenir suffisamment compte des réalités biologiques. Le sexe biologique existe et une majeure partie de l’adaptation des soins de santé doit en tenir compte. Le pape François, pour sa part, a exprimé une position hypercritique envers la théorie du genre, la qualifiant de « plus affreux danger » qui « efface les différences » entre les sexes. Le plus affreux danger, vraiment? Le pape privilégie une interprétation radicalement traditionnelle du genre. La théorie du genre, selon lui, « nie la différence et la réciprocité naturelle entre un homme et une femme. Elle laisse envisager une société sans différence de sexe et sape la base anthropologique de la famille. […] Il ne faut pas ignorer que le sexe biologique (sex) et le rôle socioculturel du sexe (gender) peuvent être distingués, mais non séparés[1]. » En 2019, le Vatican a encouragé les enseignants des écoles catholiques à réfuter l’idéologie du genre, tout en promouvant le dialogue.
Le Vatican voit le genre comme naturel et divinement ordonné. Il exprime des réserves sur les changements de sexe, les considérant comme menaçant la dignité humaine :
« les humains sont inséparablement composés de corps et d’âme. En cela, le corps sert de contexte vivant dans lequel l’intériorité de l’âme se déploie et se manifeste, comme cela se fait aussi à travers le réseau des relations humaines… Il s’ensuit que toute intervention de changement de sexe, en règle générale, risque de menacer la dignité unique que la personne a reçue dès le moment de la conception[2]. »
La tension entre la vision traditionnelle et contemporaine du genre est palpable. La position du Vatican marginalise ceux dont l’identité de genre diffère des normes traditionnelles. La rhétorique polarisante du pape François pourrait aggraver les tensions avec les communautés LGBT et ceux favorisant une compréhension inclusive du genre. La position du Vatican semble plus idéologique qu’empathique. Il faut tenir compte du fait que les recherches indiquent un taux de risque de suicide deux fois plus élevé plus élevé chez les personnes transgenres par rapport aux personnes cisgenres[3].
La controverse soulevée par Dignitas Infinita incarne l’antagonisme entre les conceptions traditionnelles et contemporaines du genre, plaçant l’Église au cœur d’un dialogue sociétal chargé de tensions. Alors que l’institution ecclésiastique invoque le besoin de dialogue, sa prudence face aux interprétations modernes du genre révèle une certaine réticence à embrasser pleinement les mutations sociétales. Ce fossé soulève des interrogations quant à l’aptitude de l’Église à s’adapter à l’évolution des réalités sociales et individuelles. Ainsi, l’urgence d’un débat ouvert et perpétuel se fait ressentir, non seulement pour reconnaître la dignité inhérente à chaque expression de genre, mais aussi pour célébrer la mosaïque de diversité qu’offre l’expérience humaine. Ce dialogue pourrait alors marquer le début d’une ère où l’Église et la société marcheraient de concert vers un horizon où la reconnaissance de chaque identité de genre serait non seulement acceptée, mais également vénérée comme une facette indispensable de la richesse collective de l’humanité.
[1] François, Exhortation apostolique post-synodale Amoris laetitia, 2016.
[2] Dignitas Infinita, no. 60, 2024.
[3] Christel JM de Blok, Chantal M. Wiepjes, Daan M. van Velzen et Annemieke S. Staphorsius, « Mortality trends over five decades in adult transgender people receiving hormone treatment: a report from the Amsterdam cohort of gender dysphoria », The Lancet Diabetes & Endocrinology, vol. 9, no 10, 1er octobre 2021, p. 663–670.
















































