L’effondrement de l’Église catholique du Québec apparaît inéluctable. Tout l’annonce. La vraie question est la suivante: et après? Une relecture du Nouveau Testament devrait nous fournir la réponse.
Le signe le plus spectaculaire, parce que le plus visible, de cet effondrement concerne les bâtiments. En 2003, le Conseil du patrimoine religieux du Québec « a réalisé l’inventaire de 2 751 lieux de culte construits avant 1976 et appartenant à différentes traditions. En date du 31 décembre 2023, écrit-il, 802 d’entre eux sont en mutation. Ainsi, 29 % des édifices recensés en 2003 ont été vendus, accueillent un nouvel usage, ont été démolis ou sont fermés ».
L’explication est simple. Il n’y a guère plus personne pour les entretenir. En février 2024, l’Institut Angus Reid a mené un sondage sur la religion des Canadiens auprès de 2024 d’entre eux et de 494 Québécois. Or, seulement 4 % de ces derniers, toutes dénominations confondues, ont déclaré participé à une célébration chaque semaine; et pour 2 %, c’est une ou deux fois par mois. Et ces personnes ont très largement les cheveux gris! Au surplus, rares sont celles dont les enfants et les petits-enfants ont suivi leur trace. C’est un fait observé depuis au moins trois décennies. Du reste, une courte majorité de Québécois estime important de transmettre leurs croyances à leurs descendants.
Toujours selon Angus Reid, 47 % des Québécois se déclarent catholiques, mais, fait à noter, 74 % disent néanmoins avoir été élevés dans cette religion; par ailleurs, 24 % n’en ont aucune, 13 % sont athées, les 16 % autres appartiennent à diverses autres confessions.
Une des dimensions essentielles de la religion, la première en fait, est la foi en Dieu. Or au Québec, il y a maintenant autant de croyants que d’athées, soit 51 % et 49 %; 31 % croient en la résurrection de Jésus et, dans la même proportion, en la vie après la mort. Encore une fois, ici toutes religions confondues. De même, 71 % des Québécois déclarent ne jamais prier ou rarement. Et 73 % ne lisent jamais la bible ou d’autres textes sacrés.
Un bémol s’impose au regard de notre titre sur l’« effondrement » du catholicisme québécois. À ne mesurer que la pratique religieuse, il se justifie certainement. Mais s’agissant de la foi en l’existence de Dieu et en la vie après la mort, ces croyances sont le lot de la moitié des Québécois [1].
Il existe par ailleurs, comme le révélait Le Devoir récemment, « des jeunes qui ont soif de spiritualité ». Il précisait toutefois que cela se passe « en marge des institutions religieuses » (5 mars 2024).
Fait à noter, de tous les Canadiens, ce sont les Québécois qui, selon tous les paramètres mesurés dans ce sondage, sont les moins religieux. Dans l’ensemble canadien, il en est de même des francophones par rapport aux anglophones.
Les religieux et les prêtres
Les données compilées par la Conférence religieuse canadienne sont tout aussi éloquentes. Entre 2018 et 2022, le nombre de religieux et des religieuses au Québec est passé de 8 423 à 6 741 soit une baisse de 20 %. Et selon la dernière étude datant de 2020, 85 % avaient plus de 75 ans et 49 % plus de 85 ans. Malgré tout, plusieurs œuvrent encore au service des plus démunis.
Du côté des prêtres diocésains, les données sont tout aussi parlantes. En septembre 2014, dans l’ensemble des 28 diocèses du Québec, on comptait 2 362 prêtres. Un dénombrement est en cours pour mettre à jour cette donnée. On doit s’attendre à une baisse importante.
À Québec, on prévoyait en 2019 que d’ici 2029, le nombre de curés mandatés au sein des équipes pastorales passerait de 80 à environ 10. Dans Sainte-Anne-de-La-Pocatière, sur les 67 prêtres actuellement présents, 40 vivaient en résidence pour aînés, 15 étaient à la retraite et 12 travaillaient à temps plein. Dans la MRC des Basques, dans le diocèse de Rimouski, il y a un prêtre pour 16 paroisses! À Saint-Simon, on y célèbre en tout et pour tout de trois à quatre messes dominicales par année.
Comme un peu partout, on compte ici aussi sur les prêtres immigrants, en particulier sur des Africains. Dans Baie-Comeau, on trouve même trois d’entre eux auprès des communautés innues.
Le recrutement local est famélique. En 2022-2023, le Grand Séminaire de Montréal accueillait 12 candidats. « Nous sentons les effets de la poursuite de la sécularisation dans notre société qui fait hésiter un grand nombre de jeunes hommes adultes à s’engager à long terme », écrit son recteur, M. Guy Guindon, sulpicien. L’édifice patrimonial de la rue Sherbrooke est d’ailleurs fermé et les séminaristes ont maintenant établi leur demeure dans le quartier Petite Patrie.
Au surplus, le scandale des prêtres pédophiles a ici, comme ailleurs, terni de façon impitoyable l’image de la « profession ».
Les institutions catholiques sont aussi ici et là en sérieuse difficulté. L’archidiocèse de Montréal a dû licencier 20 personnes. Celui de Québec affronte les mêmes défis. D’autres ont fait de même ces dernières années. Du côté des universités, les facultés de théologie universitaires de Sherbrooke et Montréal sont fermées ou transformées depuis quelques années. Il ne reste que celle de Laval qui dispense une formation théologique à l’intention d’intervenants en pastorale.
Tout récemment le Centre justice et foi, qui publiait la prestigieuse revue Relations des jésuites, a mis la clé dans la porte. Temporairement, assure-t-on.
Enfin, un signe ne trompe pas : depuis quelques années, à peu près tous les médias séculiers ont cessé de traiter des questions religieuses, sauf les scandales!
Que faire?
L’état des lieux est évidemment bien connu des responsables ecclésiaux. Mais on ne s’interroge guère, pas publiquement du moins, sur ce qui adviendra quand l’Église d’ici et même d’ailleurs, ne formera plus qu’un « petit reste ». Et cet horizon est proche. À terme, les paroisses ne compteront plus qu’un très petit nombre de membres composé des jeunes sans doute et des ainés encore portés par l’espérance en Jésus. Ils voudront peut-être se réunir dans les maisons ou dans des locaux loués selon les circonstances.
Mais il y a un hic! On lit dans le document de Vatican II Le ministère et la vie des prêtres: « Aucune communauté chrétienne ne peut se construire sans trouver sa racine et son centre dans la célébration de l’eucharistie ». Mais s’il n’y a plus ou très peu de prêtres?
Que faire alors?
Plus que tous les discours conciliaires, la pratique au sein de ces communautés primitives offre des pistes de réflexion prometteuses en raison, paradoxalement, de son silence sur la présidence du repas du Seigneur.
D’abord, quand Paul, dans la première lettre aux Corinthiens, raconte le récit de l’eucharistie, aucune allusion n’est faite à un quelconque célébrant. Il y en avait sans doute. Mais ce n’est pas ce qui lui importe.
Par ailleurs, il y a bien dans les Actes et les épitres, plus d’une quinzaine de références aux « anciens », en grec: des « presbytres » (d’où vient le mot prêtre et non des « hiereus » que sont les prêtres du temple de Jérusalem). Paul et Barnabé, lit-on, « désignèrent des anciens dans chaque Église » (Ac, 14,23). S’ils président les assemblées (1 Tite, 5, 17), curieusement, il n’y est fait un quelconque rapprochement avec l’eucharistie, pas davantage avec les prophètes. Plus encore, dans la liste des dons de l’Esprit qu’énumère l’apôtre, tant dans sa première lettre aux Corinthiens que dans celle aux Éphésiens, nulle part, il n’est question spécifiquement de la présidence de l’eucharistie. Paul exhorte tout de même les Thessaloniciens à avoir de la considération « pour ceux qui parmi vous se donnent la peine pour vous diriger dans le Seigneur (5,12) ». Bien sûr, il y avait des chefs dans les communautés. [2]
Cela dit, le presbytérat, comme corps social, se constitue progressivement à compter du 3e siècle au moment où les communautés deviennent plus nombreuses. À partir de là, le clergé s’est progressivement formé comme une caste patriarcale structurée fortement par l’exclusivité des hommes quant à l’accès au presbytérat et, plus tard encore, par le célibat obligatoire. Depuis l’Antiquité et surtout depuis la Renaissance, cette caste s’est distinguée en outre par un vestiaire d’apparat. À la clôture du synode, les évêques se sont empressés de revêtir, au milieu des participants laïcs, leurs atours violets, rouges ou pourpres, façon d’illustrer leur égalité « différenciée »!
La « décléricalisation » ne saurait se limiter à élargir la place des laïcs, hommes et femmes, dans les postes de responsabilité au sein de l’Église. Le véritable changement doit passer par la fin de la caste sacerdotale et de ce qui en a fait l’assise au cours des siècles. Il faut d’ailleurs casser en même temps ce concept dualiste de « clerc et de laïc ».
La pleine égalité dans l’accès à toutes les fonctions s’impose impérieusement, y compris à la présidence de l’eucharistie et à la gouvernance, c’est-à-dire à l’épiscopat. La théologie des sacrements s’est manifestement construite à partir de la conception paulinienne des femmes, elle-même fondée sur l’anthropologie dominante de l’époque. Relisons Paul : « Comme cela se fait dans toutes les églises des saints, que les femmes se taisent dans les assemblées: elles n’ont pas la permission de parler; elles doivent rester soumises, comme dit aussi la loi. Si elles désirent s’instruire sur quelque détail, qu’elles interrogent leur mari à la maison » (I Co 14,35-36)! Il en remet au chapitre 11 dans son envolée sur les femmes voilées ou têtes nues. La théologie de Paul sur le rapport homme-femme dans l’Église ne pouvait faire fi de cette anthropologie. Mais l’une et l’autre sont nettement dépassées. On ne peut aujourd’hui en même temps militer pour l’égalité des sexes reconnue dans nos chartes des droits et prétendre encore, comme chrétien, que « le chef de la femme, c’est l’homme »! Bref, on ne peut s’appuyer sur ces faits de civilisation de l’Antiquité pour justifier de les écarter des ministères ordonnés.
Quant à l’obligation du célibat, elle n’a rien à voir, en soi, avec le « presbytérat ». Mais elle a aussi varié dans le temps et l’espace. Les généreux et édifiants développements théologiques qui l’entourent ne sauraient prévaloir sur le droit les communautés chrétiennes de disposer légitimement en leur sein de personnes, mariées ou pas, aptes et désireuses de les servir.
Les textes du Nouveau Testament montrent par leur silence sur le rapport entre les ministères et l’eucharistie que l’Église primitive n’en a pas fait au départ un enjeu, comme ce fut le cas des désordres dans les assemblées dominicales (1 Co 11,17 ss). En revanche, ce qui a compté certainement fut que le repas du Seigneur se fit en communion avec les communautés que fondèrent les apôtres et ceux qui leur ont succédé.
Aussi, c’est ce qui doit primer encore aujourd’hui. Pour cela, il suffit que les évêques qui vont présider nos Églises diocésaines ratifient, en leur imposant les mains selon le rite ancien, les choix des assemblées locales qui vont émerger au milieu des ruines de l’Église actuelle – et ce, qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes appelés aux ministères. Déjà dans nos rencontres dominicales sans prêtres, des hommes et des femmes dirigent des « liturgies de la Parole ». Pourquoi seraient-ils ou seraient-elles incapables de présider le repas du Seigneur? Poser la question, c’est y répondre!
Tout cela n’est pas gagné. Mais les voies d’avenir apparaissent claires si l’on veut que demeurent vraies les paroles de Jésus: « Mes brebis ne périront pas » (Jean 10,28).
Post-scriptum
Je pensais avoir inventé l’expression : l’effondrement de l’Église. C’était fort prétentieux de ma part. J’aurais pu déjà lire : Guillaume Cuchet, (2018). Comment notre monde a cessé d’être chrétien : anatomie d’un effondrement.
Jean-Blaise Fellay, sj (2020). L’église connaît un véritable effondrement. Jacques-Benoît Rauscher (2023). Quand l’Église s’effondre. Petit itinéraire spirituel pour rester debout (malgré tout).
Jean-Pierre Proulx
Journaliste et professeur retraité
Notes
[1] On lira avec intérêt la critique du sociologue Jean-François Laniel sur la thèse de la mort du catholicisme dans : « La thanatologie du catholicisme québécois. Variantes et limites contemporaines ». Nouvelles perspectives en sciences sociales, 18(1). 24-38. En ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/npss/2022-v18-n1-npss07792/1097493ar.pdf
[2] Du reste, là comme dans toute communauté humaine, le principe d’autorité s’applique. Lire ce vieux principe formulé par Aristote dans sa métaphysique et commentée par Thomas d’Aquin.
















































